L’oppression institutionnelle des réfugié·e·s syrien·ne·s en France.

L’homicide de Nahel, le soutien inconditionnel à Israël pendant sa guerre génocidaire, le traitement des médias français de la question palestinienne, ou bien la répression de la révolte du peuple kanak, sont le sommet de l’iceberg qui montre de manière fulgurante l’héritage colonial structurant des institutions françaises.
Je suis réfugié syrien et je m’intéresse dans cet écrit aux moments en dehors des grands événements. Je m’intéresse à l’oppression institutionnelle que subit ma communauté au quotidien, une oppression qui nous atteint jusque dans notre courrier.

Sociologie de la communauté syrienne en France.

Commençons par préciser ce que j’entends par : ma communauté. La communauté syrienne est très petite en France. Pour donner un ordre de comparaison, la France a cumulé 30 500 demandes d’asile syriennes entre 2013 et 2022 tandis que pour
cette même période, l’Allemagne en a compté 950 0001. Étonnamment, en France, c’est la ville de Nancy qui compte (probablement) le plus grand pourcentage de syrien·ne·s par nombre d’habitant·es, un pourcentage qui dépasse 1% 2. Un point crucial à saisir est que sociologiquement parlant, la communauté syrienne en France n’est pas représentative
des Syriennes et Syriens. En effet, la France a été sélective vis-à-vis de l’immigration syrienne, raison pour laquelle la communauté syrienne en France vient d’une classe moyenne plutôt haute. On y trouve un pourcentage important d’ancien·ne·s médecins, ingénieur·e·s, professeur·e·s, des opposant·e·s politiques du Parti travailliste syrien, etc. Malgré sa petite taille, la diaspora syrienne en France ne subit pas les mêmes oppressions selon plusieurs facteurs dont le plus important est l’âge. Une proportion importante de celleux arrivé·e·s jeunes ou très jeunes, ont repris ou continué des études universitaires, et ont donc subi un déclassement puis, pour une partie non négligeable, une ascension sociale. C’est mon cas, je suis arrivé en France très jeune, à l’âge de 15 ans, et sur un plan strictement personnel, je suis aujourd’hui dans une position privilégiée de par mes études, de l’obtention de la nationalité française et du fait qu’on ne m’assimile pas forcément à une personne racisée au seul regard. En revanche, les syrien·ne·s plus âgé·e·s, dont celleux dans mon entourage proche, subissent une oppression au quotidien que je vais essayer d’analyser.

Les réfugié·e·s syrien·ne·s arrivé·e·s en France à la fin de la quarantaine, dans leur cinquantaine ou soixantaine, se retrouvent sans repères. La première difficulté est la barrière de la langue, iels n’ont pas de cercles sociaux allant de soi, comme l’université pour les plus jeunes, dans lesquels iels peuvent pratiquer le français. Les quelques cours proposés par l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII) sont loin de combler ce manque. Ensuite, iels se trouvent dépossédé·e·s de leur métier qu’iels ont pratiqué pendant au moins une vingtaine d’années en Syrie. Ce métier étant souvent hautement qualifié, iels ne peuvent pas le reprendre en France pour plusieurs raisons, parmi ces raisons on trouve la barrière linguistique et surtout l’impossibilité de faire reconnaître la majorité des diplômes, comme ceux dans le domaine médical. Enfin, certain·e·s se trouvent parfois dépossédé·e·s de leur rôle parental. Les services sociaux, comme les services d’assis-
tance sociale sont dans l’incapacité complète d’accompagner les familles réfugiées. La responsabilité parentale devient la charge des enfants dont l’âge varie entre le début de l’adolescence et le début de la vingtaine. En effet, les enfants apprennent le français assez rapidement et prennent les responsabilités de la famille à tous les niveaux. Le parent a besoin de son enfant pour l’accompagner aux différents rendez-vous ne serait-ce que pour traduire, pour gérer les papiers administratifs, et même pour traduire lors des conseils de classe de l’enfant. Au-delà du déchirement de quitter son pays et ses liens à cet âge, ce déclassement rude et cette perte de rôle mettent les syrien·ne·s les plus âgé·e·s dans une situation extrêmement précaire et vulnérable qui les isole parfois et fait souvent dégrader leur état de santé physique et psychique.

Cette situation est doublement un résultat du colonialisme. D’une part, le colonialisme français et britannique a structuré le Moyen-Orient d’une manière qui a permis l’ascension des régimes dictatoriaux comme celui de Bachar Al-Assad qui nous a massacré·e·s et nous a obligé·e·s à quitter notre pays. Mais développer cet axe sort du cadre de ce texte. D’autre part, le colonialisme a structuré également les institutions à l’intérieur de la France, des institutions dont le fonctionnement normal opprime ma communauté et plus largement les immigré·e·s du globe sud. Je souhaite éclairer cette oppression en racontant le quotidien de deux réfugié·e·s syrien·ne·s en France.

Quotidien de syrien·ne·s en France

Akram* est un réfugié syrien et ancien professeur au lycée en Syrie où il a enseigné pendant plus de 20 ans. Il est isolé, ne parle pas le français, et se repose sur ses deux enfants pour les tâches administratives, les rendez-vous médicaux, etc. Sa situation sanitaire est très dégradée, il ne peut marcher qu’à l’aide de sa canne, il ne peut pas travailler, et pourtant ! Akram s’est vu refuser le renouvellement de la reconnaissance de son incapacité à travailler par la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH) en mai 2023 et suite à l’interruption de ses allocations adultes handicapé (AAH), Akram se retrouve à dépendre sur plusieurs mois de l’allocation de subsistance de 140 € par mois du RSA, une somme dérisoire que la CAF justifie par le montant élevé de l’AAH (971 € par mois) qu’il percevait auparavant. Akram a fait appel de la décision de la MDPH, qui lui a répondu huit mois plus tard en lui demandant plusieurs documents à faire établir par plusieurs médecins spécialistes dans un délai d’un mois, au-delà duquel son appel serait automatiquement rejeté. Près de quatre mois après l’envoi des documents, Akram est toujours en attente de réponse. Pendant ce combat pour faire reconnaître son incapacité à travailler, Akram est contacté par le service d’accompagnement du RSA par le biais d’un courrier dans sa boîte aux lettres. Teinté d’un formalisme administratif menaçant, le courrier se termine par « … sans retour de votre part, le département engagera à votre encontre, la procédure de suspension de votre allocation prévue par l’article L.262-37 du code de l’action sociale et des familles… », suivi de sincères salutations !

Voilà à quoi ressemble le quotidien d’Akram, un combat contre les institutions pour exister.

Amal* est réfugiée syrienne dans la cinquantaine et a travaillé pendant une vingtaine d’années en tant que comptable en Syrie. Aujourd’hui, Amal a réussi à acquérir un niveau de français qui lui permet de communiquer au quotidien. Cependant, face à l’impossibilité de reprendre son métier, Amal est passée par quelques jobs en cuisine, mais n’a jamais réussi à trouver un CDI. Elle se tourne aujourd’hui vers le métier d’assistante maternelle, pour lequel elle doit suivre une formation qui requiert un bon niveau de français. Dans la poursuite de cet objectif, elle suit actuellement une formation de français langue étrangère proposée par Pôle Emploi. Si on regarde de plus près le contrat de formation, on peut y lire : rémunérée sous certaines conditions, conditions qui ne sont mentionnées nulle part. Lorsque Amal a essayé de se renseigner auprès d’une responsable du centre de formation, cette dernière lui a répondu : Mais vous touchez déjà le RSA, non ?. Il faut s’arrêter un instant sur cette phrase pour en comprendre toute la violence. Pour une personne qui enchaîne les formations et les petits jobs à cet âge pour justement avoir le sentiment de mériter et de ne pas dépendre des aides sociales, cette phrase vient lui redire non tu ne mérites pas, oui tu fais partie des gens « qui ne sont rien ». Au-delà du racisme sociétal de plus en plus décomplexé, Amal, comme Akram, reçoit dans sa boîte aux lettres des courriers institutionnels menaçants. On y trouve un avertissement du bailleur social annonçant l’application d’une sanction financière si telle enquête n’est pas remplie et renvoyée, une lettre de contrôle de situation de la CAF, ou bien, tout 67 comme pour Akram, une lettre du service d’accompagnement du RSA qui menace de suspendre les allocations en cas de non-réponse. Un point qui fait son effet en France : Amal ne porte pas le voile et subit donc beaucoup moins de racisme au quotidien que d’autres femmes syriennes. Pour y voir plus clair, Amal me montre une page Facebook non mixte de femmes syriennes en France. La page n’est pas particulièrement politique et on y trouve des sujets divers et variés, cependant un sujet est particulièrement récurrent. On y lit une demande d’avis sur les endroits qui acceptent d’embaucher des femmes voilées, ou encore s’il vaut mieux enlever le voile lors d’un entretien de naturalisation. Certaines femmes partagent leur expérience d’entretiens de naturalisation, elles expliquent que la majorité des questions qu’on leur a posées portaient sur le voile : obligeriez-vous votre enfant à porter le voile ? ou encore : êtes-vous contre la laïcité ?. Un autre post donne des astuces pour travailler sans complètement renoncer au voile : porter un chapeau et une écharpe à la place du voile, mais l’astuce ne passe pas partout.

Le quotidien d’Akram, d’Amal ou celui raconté par les femmes syriennes voilées sur la page Facebook n’est pas unique. Il dépeint un motif présent dans le quotidien des Syrien·ne·s de leur âge en France. D’un côté, les institutions médiatiques des milliardaires diffusent et décomplexent un discours raciste dont ma communauté subit les conséquences violentes au quotidien. De l’autre côté, le racisme structurel des institutions étatiques, lisible dans nos courriers, place ma communauté dans une précarité qui ne cesse de croître. Le projet de loi sur le RSA a eu des conséquences dramatiques, immédiates et concrètes sur nos quotidiens. Les propositions de lois sur l’immigration et les discours sur la restriction des droits des immigré.e.s s’inscrivent dans cette même politique violente de criminalisation et d’isolement, pour faire de nous, les immigré.e.s du globe sud, l’ennemi commun, la cause de toutes les crises.

*Les prénoms ont été changés

[1] François Héran, «Et si la France prenait vraiment « sa part » dans l’accueil des réfugiés ? De facto, numéro 33, septembre 2023 https://www.icmigrations.cnrs. fr/2024/03/11/defacto-033-04- septembre-2023/

[2] Il n’y a pas d’études sur le sujet. Ce pourcentage est estimé de manière très approximative en comptabilisant le nombre de Syrien.ne.s abonné.e.s aux différentes pages Facebook et en extrapolant à partir de ce nombre. Dans chaque ville en France où se trouve une communauté syrienne, il existe une page Facebook spécifique à cette communauté.