ET QUAND VIENT LA NUIT, VIENNENT LES VEILLEURS·EUSES D’ENNUIS.

Janvier 2023.

Loin, en bordure de Nancy, loin du centre-ville, aux abords de la forêt de Haye, I., un jeune Guinéen de quinze ans est en fugue. Il traverse en pleine nuit une route départementale proche de son foyer d’accueil pour mineurs exilés.

Des phares dans la nuit, un véhicule, le choc. En résulte un délit de fuite et la mort de I. Imaginons maintenant qu’il ne s’aperçoive pas de sa mort, et décide de rebrousser chemin malgré sa terreur. Laissant, sans s’en rendre compte, un corps inerte sur le bord de la route, son esprit chemine vers le foyer, sa dernière demeure en France, depuis son arrivée quelques mois plus tôt.

Que peut-il voir et ressentir ? Les couloirs déserts de son unité, dont les murs tachés d’histoires arborent quelques dessins d’exilé·e·s, parfums d’errance ou de rêves à réaliser ? Ou bien les tableaux offerts par des associations, des professionnels, des particuliers ? Peut-être l’odeur de pastilles de javel lancées à même le sol pour chasser les relents d’urine des innombrables fuites d’eau ?

La conscience pétrie de questions, I. revit son traumatisme et cherche des réponses. Vers qui se tourner dans ce foyer aux heures les plus tardives, quand le jour va bientôt poindre ? Le/la veilleur·euse ou, plus exacte- ment, l’agent éducatif de nuit (AEN)1. Un·e seul·e pour chaque bâtiment, au nombre de quatre. L’AEN utilise le bureau de ses collègues de jour pour recevoir les appels et utiliser l’ordinateur de l’unité. I. traverse la structure, il veut comprendre. La bâtisse s’élève sur deux étages. Le premier est pour les garçons, le second pour les filles. Effectifs : 27 jeunes. Capacité d’accueil : 29. Dans chaque chambre repose un morceau de notre récit ; celui des migrations forcées (un euphémisme), celui des inégalités qui poussent une partie de l’humanité à crier son désespoir à une autre. Toute une jeunesse prise en otage.

I. est attiré par le bureau de l’AEN. Il traverse la porte close tel un passe-mu- raille et se retrouve de l’autre côté. Personne. L’AEN est parti régler un problème aux étages. Sûrement pour des insomnies, des disputes, le besoin de parler, donner de la nourriture. Il scrute le bureau et contemple des photographies d’une sortie au lac de Messein, certaines en train de célébrer l’anniversaire d’une jeune le mois dernier. Il passe ensuite d’un sel- fie à l’autre, des éducateur.ice.s avec les enfants. Toute cette vie figée, qui témoigne de ces tentatives à rendre agréables des situations insoutenables. Puis, son esprit se concentre sur l’écran de l’ordinateur.

Voici ce qu’il pourrait y lire :

Compte rendu de l’AEN untel ou une- telle, de la nuit du X au Y :

21 h 00 : Prise de poste. Unité calme. Les collègues de jour me trans- mettent les nouvelles de la journée. Certains jeunes ont préparé des sauces à mettre dans les plats, car ils se plaignent souvent de la nourriture fournie par un service traiteur d’une association de réinsertion.

21 h 30 : M. vient me trouver au bureau, les bras chargés de papiers. Il est en colère et ne comprend pas une décision administrative. Je le ras- sure et rédige avec lui un mail destiné à son référent ASE/MNA2 du réseau éducatif de Meurthe-et-Moselle, pour qu’il obtienne un rendez-vous. Cela fait, toujours énervé, M. me demande d’aller recadrer son voisin de chambre car il fait parfois du bruit. M. me dit ne pas vouloir y aller seul. Il refuse de faire, je cite, le petit blanc . Nous échangeons longuement sur cette expression. Il me dit que ce n’est qu’une façon de parler. Je suis mal à l’aise.

22 h 15 : F. et A. viennent me voir tan- dis que je nettoie la salle commune avec deux autres jeunes. Elles me disent craindre les lieux, en particulier la forêt environnante, il y aurait des esprits. L’une d’elles, enceinte, se sent isolée. Je leur réponds de patienter, que l’hébergement ici n’est que provisoire, de se concentrer sur le positif, leurs copines au foyer, à l’école, les sorties organisées par l’équipe éducative, etc. Elles ont l’air de comprendre, mais trouvent cela insuffisant. Elles repartent dans leur chambre. On en profite pour rire un peu de la situation. Elles se détendent, et moi aussi.

22 h 40 : Un agent de sécurité vient me saluer dans le bureau. Il est engagé pour faire des rondes dehors. J’indique que tout se passe bien ici. Je donne les traitements à D. pour ses crises d’épilepsie, les anxiolytiques de N., et vérifie que T. fait bien ses exercices faciaux, il sent que sa cicatrice lui fait parfois mal et qu’il repense à la Libye, les camps, la violence, la traversée. J’essaie de le calmer, et constate une progression depuis qu’il a commencé ses exercices.

23 h 00 : P., éducateur de l’unité d’en face m’appelle pour me demander si les navettes prévues pour les jeunes s’arrêtent à 22h ou à 23h, l’un de ses jeunes attend et n’a plus de bus pour rejoindre son foyer. Je lui avoue ne pas savoir, car il y a eu des changements d’horaires dus au manque de personnel. Nous convenons qu’il ira le chercher et que je ferai l’aller-retour du lendemain en attendant les nouvelles consignes.

23 h 45 : Départ de feu dans l’un des bâtiments du site. Tout le monde est inquiet, je sors du foyer pour aider les collègues à faire évacuer leur bâti- ment. Les pompiers arrivent, ainsi que des responsables du SAMIE3 et la direction du REMM4. Le feu est parti d’une pièce commune ; vite maîtrisé, la fumée a cependant eu le temps de se propager dans les locaux. Au même moment, je constate qu’il me manque I. Il est tout nouveau chez nous, je n’ai pas eu le temps de bien faire connaissance avec lui. K. pré- tend l’avoir vu traîner non loin du réfectoire.

00 h 00 : J’appelle la structure de coordination des effectifs. Je le donne et déclare I. en fugue. Mail envoyé à la gendarmerie.

00 h 30 : À la surprise générale, les jeunes de la structure incendiée réintègrent leur chambre après délibération des pompiers, de la direction et du maire de la commune… Perplexes, on nous dit de leur expliquer qu’il n’y a aucun risque. J’avoue être très méfiant, l’odeur de fumée dans les communs et les chambres persiste. Cet incident montre à quel point nos bâtiments sont vétustes et demandent de sérieux travaux pour pouvoir prétendre accueillir dignement.

01 h 00 : Ronde intérieure et extérieure. RAS, hormis les fuites des toilettes qui font remonter une odeur

d’urine dans la salle commune, et les problèmes d’eau chaude. Le chauffage fonctionne à nouveau depuis deux jours après une semaine de panne. Couloirs déserts.

02 h 15 : S. vient au bureau, les bras en sang. Il s’est scarifié avec un rasoir. Il me demande de faire quelque chose, il hurle qu’il faut qu’il parte d’ici. Je parviens à le calmer, difficilement. Un collègue, alerté par le bruit depuis le dehors, vient m’aider à le contenir. S tente de se trancher la jugulaire. Nous le maîtrisons et lui retirerons le rasoir de la main. Après l’avoir désinfecté, j’appelle les urgences. Un agent éducatif de l’équipe mobile de soutien l’emmène aux urgences.

04 h 00 : Des gendarmes viennent au bureau. Ils ont retrouvé un corps au bord de la départementale qui longe notre secteur. C’est I.

05 h 00 : Sous le choc, je termine ma nuit avec difficulté.

06 h 30 : Mise en place du déjeuner.

09 h 00 : Transmissions des évènements depuis la veille faites avec O., qui reprend le matin. Longue discussion et attente de consignes de nos cadres et directions pour formuler au mieux ce tragique accident auprès des autres jeunes.

Formuler au mieux…
Après s’être imaginé I. lire ce compte rendu de nuit, voyons-le s’élever peu à peu, sortir du foyer et rejoindre un ailleurs où il soignera ses angoisses et trouvera un certain réconfort. Grâce, entre autres, à une cérémonie dans une mosquée de l’agglomération nancéienne qui se chargera des prières et de l’hommage pour ce garçon décédé loin de sa famille.

Une pensée pour lui.

Au-delà de cette mort, la condition des exilé·e·s est mise en lumière. Combien, en ce moment, arpentent non pas les départementales en pleine nuit, mais leur chambre, les couloirs de leur structure, les salles communes, les parkings ceinturant leur lieu de vie provisoire ? La tragédie est tout aussi vraie et présente, seulement moins funeste. Un drame silencieux né de l’usure et de l’ennui.

Imaginer n’est pas spéculer. Imaginer, c’est ici faire un récit avec des éléments vécus et avec des circonstances réelles afin de créer et d’enrichir de nouveaux imaginaires. Ce compte-rendu est le cumul des problèmes survenus sur plusieurs nuits de service. Pourtant, le constat et les impressions sont identiques : une énième traversée de l’enfer pour cette jeunesse accueillie, et le senti- ment d’impuissance pour les équipes éducatives.

Toutefois, il serait réducteur de s’arrêter à cela, car c’est sans compter toutes les subtilités induites par ces situations complexes : entre la joie et la tristesse, l’envie et le découragement, la rencontre et la séparation. Temples des antonymes et des paradoxes, car il existe, sur ces foyers d’accueil d’urgence dits de mineurs isolés étrangers, un véritable double isolement que provoquent leur statut social et leur lieu de vie.

Épilogue :

Mettons en lumière le positif, car se concentrer sur les difficultés n’empêche pas d’évoquer tous les moments joyeux, des discussions de nuit qui parfois ne voient pas le jour ; qui ne seront pas dans les trans- missions écrites ou orales, mais qui, quand elles le voient et influent la parole et le regard de l’agent éducatif, rendent la vie plus tenable, les échanges plus fluides grâce au travail indispensable des équipes5 . La Protection de l’Enfance accueille des jeunes issus d’Afrique Subsaharienne, d’Afrique de l’Est, d’Afrique Centrale, du Maghreb, de l’Europe de l’Est, du Moyen-Orient, du Proche-Orient. Une partie de la planète est dans ces foyers. Des jeunes femmes, jeunes hommes, musulman·e·s, chrétien·ne·s6, athées, agnostiques, constituant une mosaïque d’ethnies, de peuples, de langues et de cultures. Toustes sont habité·es des mêmes pensées, communes à n’importe quel être humain : se sentir utile, partager, être valorisé·e, construire, aimer.

Mais comment se défaire de l’ombre sournoise d’un colonialisme qu’ils ne nomment, eux aussi, presque plus ? Peut-être par peur de dire un gros mot, ou de faire une sorte d’anachronisme. L’actualité de la colonie française en pays kanak ou dans plu- sieurs pays d’Afrique de l’Ouest et d’ailleurs nous démontre le contraire.

L’anachronisme est de penser que seul le modèle économique capitaliste est gage de liberté, et que les apparences priment sur les intentions. L’anachronisme est de prétendre que les problèmes dits « extérieurs » de la France, souvent liés à nos modes de vie, nos industries, notre culture, ne sont que des détails. Le colonialisme est polymorphe, toujours d’actualité, cela concerne tout le monde. Et il ne se désagrégera qu’au niveau de la racine qui l’a vu naître : la culture7. Il est chevillé au corps de l’impérialisme, ce cauchemar économique et social déguisé en rêve de liberté pour ces exilé·e·s ; un pénible héritage pour nous, les équipes éducatives.

La culture humaniste l’emportera sur l’impérialisme colonial. Aussi, l’une des clés à ce joyeux foutoir administratif semble résider dans le contact avec l’extérieur. Une multitude d’as- sociations et de particuliers bénévoles œuvre continuellement à créer de la culture et du partage à travers divers projets. Des jeunes s’investissent dans des jardins partagés, des clips vidéos ou des courts-métrages, de la cuisine… Certain·e·s ont pu écrire leur histoire, poétiser leur existence, d’autres ont pu danser, participer à des activités sportives, en somme, ont pu répondre à l’appel du monde.

Pour que les nuits ne soient pas le ferment des peurs et des incompréhensions, il faut continuer d’investir massivement ces institutions8. Bien que parfois rigides et procédurières face au militantisme culturel9, ces structures ont tout intérêt à accep- ter de travailler avec l’extérieur, tant pour faire vivre les projets éducatifs sur lesquels s’articule l’accompagne- ment, que pour la morale humaniste qui constitue le rôle même d’une équipe éducative.

Une nuit, un jeune a fait le rêve de créer un festival culturel de l’exil10, qui rassemblerait à Nancy les mineurs isolés, les travailleurs sociaux, des artistes, des compagnies de théâtre, les associations, et toute personne voulant être solidaire des exilé·e·s. Cette idée erre peut-être encore dans les couloirs du foyer, mais ne s’est pas dissoute, elle attend des volontés extérieures, prêtes à lui faire voir le jour.

Quelques paroles de nuit contre l’ennui.11

Notes :

1 En poste de 21h à 07h30 en période scolaire et de 21h à 09h en période de vacances.

2 Aide Sociale à l’Enfance/Mineurs isolés Non-Accompagnés.

3 Service d’Accueil des Mineurs Isolés Étrangers.

4 Réseau Éducatif de Meurthe-et-Moselle.

5 Par équipe éducative, il est question autant des éducateur.ices, des agents éducatifs de nuit, des bénévoles et services civiques, stagiaires IRTS, des cadres, de la direction, et des syndicats.

6 La plupart sont de confessions musulmane ou chrétienne. Il y eu parfois des bouddhistes et hindoues, mais cela reste un témoignage personnel, donc non exhaustif quant à la diversité religieuse du SAMIE.

7 Voir Frantz Fanon, Racisme et Culture, Ed., Présence Africaine 2002/1 (N°165-166), pages 77 à 84.

8 Conseil départemental de Meurthe-et-Moselle & Réseau éducatif de Meurthe-et-Moselle.
9 Le militantisme culturel est à comprendre ici comme des actions culturelles axées sur une éthique et
une morale sociale, par le biais de diverses formes artistiques (éducation populaire, ateliers d’écriture, sorties musées, cinéma, création de projets, échanges intergénérationnels et interculturels, initiations aux arts, éducation aux et par les média, etc.) et non comme l’expression d’idéologies partisanes.
10 inter-mouvement auprès des évacués).
Tel, entre autres, le Festival migration du bassin houiller lorrain, ou Migrant’scène organisé par la CIMADE
11 Cet article se base sur trois années de travail ; le présent compte rendu est donc un condensé de faits réels survenus lors de ces années, et ce durant la nuit et le jour.