Il y a certaines situations qui te rappellent que tu es noire avant tout

Le racisme anti-noir est une réalité à laquelle fait face Juliette, depuis son enfance. Née d’un père camerounais et d’une mère française, elle vit un racisme normalisé encore aujourd’hui, à Nancy.

Asbg. Bonjour Juliette, est-ce que tu pourrais te présenter en quelques mots ?

Juliette. J’ai 25 ans, je vis à Nancy. Je suis originaire de la Meuse et je suis arrivée ici à Nancy pour mes études. J’ai grandi dans un village où j’ai été confrontée au racisme. J’étais la seule Noire à l’école, au centre aéré… J’ai subi des moqueries régulières sur mes cheveux et sur ma couleur de peau que j’avais essayé d’éclaircir à l’eau oxygénée quand j’étais petite. A cause de mon mal-être et de ces moqueries, quand j’avais 9 ou 10 ans, mes parents m’ont emmenée chez le coiffeur pour les défriser. Chose que j’ai continué à faire les 10 ans qui ont suivi.

Mon père est noir, il vient du Cameroun, il a un accent prononcé. Il travaille dans un environnement de classe moyenne aisée où il subit le racisme, mais il laisse couler. Mes copines se moquaient de l’accent de mon père et de sa couleur très foncée. Toute petite j’en voulais à mes parents, on ne m’avait pas expliqué le racisme.

Asbg. Au collège, au lycée, as-tu été directement confrontée au racisme ?

Juliette. Un exemple chez une copine, près de la piscine, son grand-frère qui dit : « Il ne faut pas que Juliette vienne se baigner, parce que l’eau va être noire ». Sur le coup, à l’époque, j’ai juste perçu que ça n’était pas gentil. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai pris conscience de la dimension raciste de ses propos. Un autre exemple, au collège, j’ai joué dans deux comédies musicales : dans « Autant en emporte le vent » on m’a fait jouer deux rôles, celui du ramoneur et celui d’une esclave dans un champ de coton. Et puis dans « Le Roi Soleil », j’ai encore joué le rôle d’un esclave. Sur le moment je n’ai pas perçu de problème. Rétrospectivement j’en veux à mes parents de n’avoir rien dit ! Ils voulaient éviter de faire des vagues, c’est difficile à assumer quand tu vis dans un village. Pourtant j’aurais voulu que, quand j’étais petite, ils me disent « Ta couleur est belle » et d’autres choses positives, pour s’opposer à ce que j’entendais, « elle est noire parce qu’elle est sale », « le noir c’est impur », etc.

La moitié de ma famille est blanche. Mon grand-père maternel était italien. Quand ma mère était petite dans les années 60, elle se faisait jeter des pierres en se faisant traiter de « bougnoule » en raison de la couleur de peau foncée des Italiens du Sud. Pourtant de ce côté de ma famille, ils considèrent que la question du racisme, « c’est compliqué ». En dehors de ma famille, en général je n’ai pas rencontré de soutien du côté des adultes. Certains en ont été témoins, par exemple quand d’autres élèves jouaient avec mes cheveux en disant « Les cheveux de Juliette ils sont marrants », les profs n’avaient aucune réaction. C’est pourtant bien quand ce sont des personnes blanches qui reprennent les racistes, dans certaines situations ça a plus de poids que quand ce sont juste les victimes qui protestent.

Le seul soutien que j’aie rencontré, c’est celui d’une amie au lycée. Alors que je ne laissais rien paraître qui pouvait relever de la culture africaine, elle me disait : « Pourquoi tu n’assumes pas, c’est trop bien ! ». Lorsque j’étais adolescente, j’avais très peu de personnalités à qui m’identifier et je n’avais pas conscience que les femmes noires qui étaient représentées n’étaient pas les seuls modèles à qui s’identifier. Que ce soit dans les séries américaines, les chanteuses, les films, il y avait très peu de diversité. En gros, tu dois ressembler à Rihanna, sans autre alternative. Maintenant, je trouve que les représentations ont beaucoup évolué et c’est une chose très positive, surtout pour les jeunes filles qui, comme moi à l’époque, avaient du mal à accepter leur couleur de peau. 

Asbg. Est-ce que ta situation a changé en devenant adulte ?

Juliette. Quand je suis arrivée à Nancy, j’arrivais dans une grande ville. Je n’étais plus la seule Noire et j’ai vu que les autres réagissaient aux blagues vaseuses, qu’ils ne se laissaient pas faire. Mais le racisme n’a pas cessé pour autant. Quand je suis arrivée, j’étais étudiante à la fac de droit, j’y allais en survêtement, personne ne m’adressait la parole et je restais à l’écart. Et puis à force, aux pauses cigarette on a commencé à échanger. Et là quelqu’un m’a dit : « On pensait que tu étais des quartiers, que tu venais en cours t’installer au fond juste pour gratter les bourses ». C’est donc clair, quand tu es noire et que tu viens des quartiers, tu n’es pas fréquentable.

Ensuite il y a le racisme dans le quotidien. J’ai un prénom et un nom français, pour les entretiens ou les visites d’appartements tout se passe bien tant qu’on est au téléphone, et puis quand les gens me voient, je vois sur leur visage que rien ne va plus. Sur un poste dans un supermarché, je ne réussissais pas à savoir pourquoi je n’avais pas de réponse alors que l’entretien s’était bien passé : « Il ne te veut pas à la boucherie » m’a expliqué une amie, parce qu’il ne faut pas choquer la clientèle, il y a beaucoup de personnes âgées. Quand tu es noire tu peux travailler au stockage mais pas servir les clients !

Avec les coiffeuses, c’est toujours compliqué, même quand on a pris un rendez-vous en précisant qu’on avait les cheveux crépus. Eclats de rire en me voyant et « Bonne chance ! » à sa collègue lancée par une coiffeuse à celle qui devait me coiffer. Dans les boulangeries aussi, régulièrement je n’ai pas de réponse à mon bonjour de la part des vendeuses, il arrive que certaines refusent ostensiblement de me parler alors qu’elles parlent poliment avec les clients avant et après moi !

Lorsque je fais des courses, je ne peux pas m’attarder dans les rayons. Au bout de quelques minutes, le vigile se retrouve à quelques mètres de moi à me surveiller (sans être discret évidemment) jusqu’à ce que je quitte le rayon. De même, si je sonne au portique de sécurité parce que j’ai oublié de couper une étiquette anti-vol dans un vêtement, le vigile me fait vider tous mes sacs avec les preuves d’achat avant de pouvoir quitter le magasin. 

Se faire arrêter lors d’un contrôle douanier, se faire retourner intégralement la voiture et lorsque je demande pourquoi je me suis fait arrêter, entendre l’un des agents me répondre « qu’ils ont des critères » c’est inacceptable. Car sans les nommer, nous savons tous quels sont leurs critères.

Je ne suis pas confrontée à des actes ou paroles racistes tous les jours. Je suis une personne avant d’être « une Noire » sauf qu’il y a certaines situations qui te rappellent que non, tu es noire avant tout. Non, noir ne veut pas dire coupable. Mais même quand je ne suis pas dans un environnement hostile, je remarque dès que je suis la seule noire. Alors je sais que je vais avoir du mal à parler, parce qu’on risque de mal interpréter ce que je dis, de penser que ce sont toujours les Noirs qui ouvrent leur gueule.

Asbg. On voit monter les racismes et les replis identitaires, et il semble que les choses s’accélèrent. Comment appréhendes-tu la situation actuelle et l’avenir ?

Juliette. Une partie de moi a peur. En étant femme et noire, je suis la cible idéale des fachos. Je suis effrayée de voir les propos et les actes racistes qui existent encore en 2024. Quand des « femmes identitaires » disent que les étrangers sont tous des violeurs potentiels, il y a des gens qui sont d’accord avec ça ! On pense vivre dans une société « évoluée » et pourtant, des comparaisons sont encore faites entre des Noirs et des singes. Quand je vois qu’à notre époque, des personnes se font encore tabasser en raison de leur couleur de peau, j’ai peur. Peur pour toutes les personnes non-blanches qui risquent de se faire tabasser ou insulter dans la rue. Et c’est là que réside le problème : nous ne devons pas avoir peur en raison de notre couleur de peau. 

Grandir en campagne m’a fait rencontrer des personnes qui assumaient clairement de voter FN et ça depuis des années car ils considéraient que l’extrême droite serait la solution à leurs problèmes (emploi, pouvoir d’achat, attractivité des territoires) sans envisager que voter extrême droite est un vote raciste. L’extrême droite a un poids très fort dans les territoires ruraux et il ne faut pas l’oublier. Il ne faut pas les laisser véhiculer leurs idées nauséabondes en misant sur l’ignorance des personnes et nourrir « la peur de l’autre ».