Condescendance coloniale

Dans sa pratique de travailleur social accompagnant les personnes que l’on étiquette « Mineur Non Accompagné » (MNA), B. a été confronté à des récits témoignant de rapports paternalistes à l’égard de jeunes exilé.es. Avec leur accord il rapporte ici leurs témoignages pour dénoncer la dimension coloniale des bonnes intentions.

Grand Bassam, Côté d’Ivoire, bâtiment colonial abandonné dans l’ancienne capitale du pays.

Le cas d’école.

R. a 17 ans, elle vient du Sénégal. E. a 16 ans, elle vient du Congo (RDC). Toutes les deux ont fait l’objet de la curiosité de certains de leurs professeurs. Une curiosité déplacée voulant mettre en scène l’« intégration » de ces deux jeunes dans la société.

Cependant, ces professeurs ne leurs ont pas demandé leur avis, ils ne les ont pas écoutées. Et leur initiative s’est transformée en condescendance coloniale. Comme pris au piège, à la fin d’un cours, quand ce dernier avait été fini plus tôt, les professeurs de français ou d’histoire-géo ont demandé à R. et E. (dans des classes et des lycées différents) de raconter leur histoire, de dévoiler leur parcours ou de raconter leur pays, leur culture, comme ça, sans préparation.

Ils ne leur ont rien demandé en amont. Ils n’ont pas pris en compte leur difficultés, ils n’ont pas cherché à savoir si l’exercice les gênait, ils n’ont même pas pris en compte leur personnalité timide et réservée. Elles n’ont pas été considérées comme des adolescentes qui ne voulaient peut-être pas partager leur vie, leurs douleurs, leurs parcours migratoires et les traumatismes parfois associés… Ils n’ont pas cherché non plus à savoir si, pour elles, c’était intéressant de raconter tout ça.

Non. Les professeurs ont supposé que comme elles étaient noires, africaines et migrantes, elles devaient répondre à la condescendance des Blancs qui accueillent dans leur immense bonté les personnes ayant fui leur pays anciennement colonisé par ce même élan républicain.

Elles devaient donc répondre à l’injonction du Blanc curieux de l’exotisme, de la découverte des autres cultures, des autres histoires. Le calcul sous-entendu était simple : « Tu es en France, alors montre à tes camarades combien ce pays t’a aidé à sortir de la misère sans te plaindre. »

Au gré de sa confidence, R. explique avoir a été choquée par la discussion qu’elle a subie. Elle s’est rendu compte des clichés qui parsèment les esprits des adolescents de sa classe : « Vous aviez assez à manger ? », « Vous mangiez à votre faim ? ». Drôle de découverte pour certains congénères de sa classe que l’ensemble du continent africain ne souffre pas de la famine… La moindre des choses aurait été de demander l’autorisation à R. et E., de ne pas les prendre au piège de l’interrogatoire souriant et forcé, de les prendre pour des adolescentes comme les autres, avec leurs joies, leurs peines, leur « ce qu’elles sont » et de faire preuve d’empathie comme pour les autres jeunes de la classe, de considérer le droit à la pudeur, à une vie privée, au secret, au droit de « ne pas dire » tout simplement.

R. et E. n’aiment pas ces situations embarrassantes. Elles ont bien compris qu’il y avait comme un malaise, comme quelque chose qui n’allait pas… Elles ont fait face sans réussir à nommer ce malaise sur le coup, cette condescendance coloniale qui nous ronge encore énormément, inconsciemment, collectivement, historiquement.

La couleur de l’injustice au travail

Parfois la frontière entre racisme et lien de subordination au travail est imbriquée. Dans la structure où je travaille, j’accompagne O., originaire de Côte d’Ivoire, 16 ans et demi, en apprentissage dans une boulangerie. Il était allé voir son patron pour négocier une rupture de fin de contrat car les relations professionnelles s’étaient dégradées au fil des mois. O. a dû se prendre les remontrances de son patron qui lui a verbalisé ceci en montant le ton :

« Je forme des jeunes au métier noble de boulanger. Je suis bien gentil, je vous accueille, je vous donne votre chance et toi, voilà comment tu me remercies ? Tu n’es pas venu me voir quand tu as commencé à te plaindre auprès des autres salariés de la boulangerie ! ».

En résumé, O. devait la fermer car un migrant devrait montrer beaucoup plus de considération au Blanc de lui avoir donné du travail. En faisant état d’une situation salariale qui n’allait plus, O. n’était plus un salarié, il redevenait un Noir, migrant à qui on ne donne pas le droit de se plaindre de ses conditions de travail. Le Blanc, colonisateur d’esprit, lui avait intimé l’ordre de se taire. Est-ce que ce patron se comporte comme ça avec les autres salariés quelles que soient leurs origines ? Ce qui est certain c’est que O. a été très affecté par cette histoire et par l’argumentation du patron.

Condamner le racisme est une chose, changer nos comportements en est une autre.

Il n’y a pas que les colons territoriaux qui envahissent les terres d’autres continents, il y a également les colons de l’âme. Ces exemples nous montrent que les Blancs, les gentils Blancs « non racistes », qui veulent le soi-disant bien des migrant.es, gardent en eux l’inconsciente domination historique des Blancs sur les autres couleurs du monde.

Ces fonctionnaires et ce patron pensent être habités d’un esprit d’humanité et de bienveillance mais la réception de leur comportement chez ces trois jeunes nous montre qu’il y a un sérieux travail de déconstruction à entreprendre.

Dans ces récits, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un racisme intentionnel motivé par la haine, il s’agit d’une nuance plus sournoise de comportements qui alimentent le racisme par sa violence symbolique quotidiennement vécue par les concernées.

La pratique de mon travail m’a appris que les jeunes migrant.es ont avant tout besoin de respect, d’amour et de considération mais force est de constater que les obstacles sont nombreux, parfois sourds, souvent pernicieux et que nos bonnes intentions à leur égard cachent souvent une condescendance coloniale et un racisme ambiant. Un poste de fonctionnaire ou de patron ne donne pas le droit de traiter les personnes racisé.es comme des personnes de seconde zone. Il est important que les personnes blanches comprennent les conséquences de leurs intentions sur les personnes concernées si vraiment elles s’intéressent à elles.

Défendre un accueil inconditionnel, c’est prendre l’ensemble des dimensions spirituelles, émotionnelles, sentimentales qui composent un être humain. Les migrant.es n’ont pas à rendre compte sur demande, ils n’ont pas à se justifier plus que les « non-migrant.es ».