Pourquoi la prison intéresse si peu les gens et donc si peu les militant·es ? Je me suis posé la question des liens avec le racisme et notre capacité à éluder les souffrances trop évidentes.

En m’intéressant à la situation carcérale en France, j’ai découvert que la prison agissait comme l’inconscient de notre société. C’est un endroit où sont décuplées les violences de notre société mais à l’écart, cachées, dissimulées. À Nancy, l’historique prison Charles III du centre-ville d’où sont parties les révoltes anti-carcérales de 1972, a été déplacée au Haut-du-lièvre, au bout de la ville, sur le plateau, dans un quartier populaire, derrière les tours, pas loin de la déchetterie. C’est une forteresse moderne de béton dans laquelle il y a beaucoup de sas, de grilles, de portes, de vitres sans tain et des matons sans tain non plus. Si vous cherchez un article sur la prison de Nancy, vous ne verrez jamais d’être humain, les articles ne montrent que des photos de la façade d’entrée. La prison n’a pas de visage, tout est opaque, les journalistes ne rapportent jamais les voix du dedans, seulement les voix du dessus, de la hiérarchie ou de la police. J’ai découvert il y a quelques années que les statistiques raciales sont interdites en France sous couvert de défense d’égalité. Pour ne pas discriminer les citoyen·nes, on ne les recense pas selon des critères d’appartenance raciale. L’universalisme à la Française empêche donc de connaître la proportion de personnes racisées enfermées ou jugées en comparution immédiate par exemple. Il faut donc aller en prison visiter un proche pour comprendre que ces murs sont réservés à une partie de la population. Il faut être resté.e longtemps sous la pluie hivernale, devant le petit sas d’entrée, pour comprendre que la punition carcérale, qui fait suite à un soit disant procès individuel, est un lieu de punition collective. À Nancy, 700 personnes sont enfermées à 2,5 km de la place Stanislas. Les personnes qui vont au parloir sont très majoritairement des femmes dont une grande partie de personnes racisées qui soutiennent des pères, des frères, des cousins ou des amis. Quand on a un proche en prison, on comprend alors que la punition s’applique aussi à nous. On comprend que le manque de respect ou les humiliations ne sont pas réservés aux personnes ayant été jugées, elles constituent un système perpétué par l’administration pénitentiaire. J’ai vu des personnes qui avaient des difficultés à parler en français se faire traiter comme des chiens, des mères obligées de retirer leur soutien-gorge devant tout le monde pour une armature en ferraille qui sonnait au détecteur de métaux, des personnes refusées de parloir, car leur gueule ne revenait pas aux matons. Quand on est accompagnant·e, souvent, on ferme sa gueule. Alors on observe en silence, on essaye de ne pas trop baisser la tête. On sait que si on proteste, on peut se faire retirer notre permis de visite qui ne tient pas à grand-chose. Alors on accepte. On accumule et on ramène la violence du monde carcérale à la maison, sans savoir qu’en faire. Il n’y pas de placards pour ça. Alors on la retourne contre soi. Parfois, on s’énerve contre nos proches et beaucoup plus rarement, on l’extériorise contre l’État. Mais qui peut faire ça et à quoi ça sert ? Pourquoi les autres ne voient pas ce qui est au milieu de notre cœur ? Il y a des milliers de tonnes de bétons dans lesquels des morceaux de familles sont prisonniers. Pourquoi on en parle si peu ?
Notre inconscient collectif possède une part sombre et raciste qui enferme et maltraite quelques centaines de personnes à Nancy dont les souffrances rejaillissent sur des milliers de leurs proches. Leurs vies sont rendues impossibles par cette machine à détruire. Je ne suis pas statisticien, mais je peux témoigner du fait que des milliers de personnes, dont beaucoup de personnes racisées, vivent avec cette angoisse de ne pas voir un proche. Avec cette colère inexprimable. Avec cette obligation de garder le silence contre les injustices tout simplement parce qu’une partie de la société majoritairement blanche ne considère pas cette situation comme une injustice. Garder le silence et la colère devient une habitude que des groupes retournent contre elles et eux. C’est tellement gros qu’on ne le voit pas. Nous avons trop peur de voir que la punition carcérale n’est pas individuelle, mais subie par des gens que nous croisons tous les jours dans la rue. Nous avons trop peur de voir que les bourreaux du XXIème siècle ne sont pas que les procureurs mais aussi toutes les nuances de complaisance à l’égard du racisme.
Nous avons trop honte pour accepter que notre inconscient collectif tient à distance la prison qui individualise les peines et invisibilise les couleurs. Le racisme n’est pas une fatalité, c’est une histoire qui doit changer notre rapport à l’enfermement et à la liberté des autres.
