
Témoignage. Pour son numéro spécial sur le racisme, Assemblage a recueilli les témoignages de plusieurs personnes qui ont subi le racisme et souvent le subissent toujours. Voici le témoignage de Leïla, qui a grandi à Saint-Dizier et vit à Vandœuvre.
Asbg. Bonjour Leïla, est-ce que tu pourrais te présenter en quelques mots ?
Leïla. Je vis actuellement à Vandœuvre-lès-Nancy où je suis doctorante à l’Université de Lorraine. Je suis française d’origine algérienne de confession musulmane. J’ai grandi dans le quartier populaire du Vert-Bois à Saint-Dizier. Je ne sais plus trop où me placer à présent au niveau du milieu social (transclasse) : je n’ai plus le même capital ni les problématiques de mon
milieu d’origine (populaire) mais j’y reste très attachée, influencée. Je m’identifie (et je suis identifiée comme) : nord-africaine, berbère arabophone, arabe, maghrébine… Les quatre me vont.
Asbg. Quelles ont été tes premières expériences du racisme ?
Leïla. J’y réfléchis depuis quelque temps mais c’est un peu flou pour le moment. Ma réponse sera vague, je vais surtout parler de ressenti. Pendant un temps dans mon enfance je n’arrivais pas à accepter le fait que le racisme soit possible en France, alors à chaque cas je trouvais d’autres raisons. Si bien que j’aurais du mal à trouver des exemples concrets avant la fin du collège, car je les niais en bloc, c’était une façon de me protéger ou d’embellir le monde.
J’étais dans un collège REP+ de mon quartier, très mixte, le racisme était peu présent entre élèves, au contraire on vivait tous ensemble. J’entendais des « beurette » ou des blagues sur le fait qu’on soit des voleurs et d’autres clichés, mais d’une manière bien moins prononcée qu’au lycée ou du moins je l’interprétais différemment, je n’avais pas vraiment conscience du racisme ordinaire. Saint-Dizier est une ville où l’extrême droite a toujours été ancrée, et le racisme y est assez normalisé : on ne s’étonne pas d’entendre des mots racistes, et on laisse passer, « c’est normal il ne faut pas le prendre mal, il est pas méchant,
il vient du village X ».
À l’extérieur de l’école, j’ai grandi avec une bonne cohésion familiale, je voyais souvent mes grands-parents paternels, oncles et tantes, cousin·es, ami·es de la famille. La culture maghrébine était marquée, j’ai grandi avec nos pratiques culturelles et religieuses. Je précise cela car pourtant, j’avais de gros problèmes avec mon identité à cette période-là.
À mon avis, l’un des éléments marquants a été les révoltes de 2005 et de 2007 (seulement à St-Dizier), et les élections présidentielles de 2007 (j’avais 8-9 ans). Là tout de suite des paroles ou actes concrets m’attaquant personnellement ne me
reviennent pas, mais je me souviens de mon ressenti. Le regard porté aux habitants du Vert-Bois était teinté d’un racisme crasse, très diabolisé (c’est encore le cas). Les discours ambiants, que ce soit à la télé ou dans ma ville, étaient foncièrement racistes. En plus des discours dans les médias, je crois que pendant longtemps, la plupart des échanges avec des personnes
non-racisées sur mes origines (ou religion) étaient péjoratifs (sur le ton de la blague ou non), jamais positifs ni avec une véritable curiosité. On demandait rarement mes origines, on les supposait directement, à travers des blagues racistes ou du mépris. Sur tous les points de vue : mal-éduqué, voleur, religion de barbare, culture médiocre (raï, rap, totalement méprisés), mépris de la langue arabe, etc. Donc, en dehors du cercle familial ou communautaire, j’avais l’impression que mes origines étaient seulement synonymes de mauvaises choses, le miroir des pires comportements.
Asbg. Et concernant ces émeutes de 2005 et 2007, comment ont-elles été vécues dans ta famille ?
Leïla. La question des violences policières a toujours été très présente. Ce sujet ou la question du racisme ne sont pas tabous dans ma famille, ils partageaient les mêmes revendications et n’étaient pas surpris par le traitement médiatique accordé aux quartiers.
Pour en revenir aux révoltes, on ne m’en parlait pas directement, mais je me rappelle d’une discussion sur les violences policières à table avec mes frères/sœur/parents, où je défendais la police avec émotion. À cet âge je glorifiais un peu la police, là pour nous protéger. Je me rappelle de cette discussion car j’ai pensé et dit que nous (les Arabes) étions le problème. Cela
me faisait trop de mal d’accepter le racisme, où le fait qu’on ne pouvait pas avoir confiance dans les institutions, dans la police. J’avais envie de me persuader que la France ne voyait pas les couleurs, d’avoir confiance en la devise nationale. C’était plus
« simple » pour moi, a priori, de nous considérer comme mauvais, plutôt que d’accepter le racisme systémique de ce pays. D’ailleurs en y repensant, je voyais et reconnaissais bien plus le racisme contre des autres minorités (anti-noirs, antisémitisme…) que le racisme anti-arabe/anti-musulman. J’avais aussi un peu absorbé les discours coloniaux, sur les fameux bienfaits de la colonisation (un comble au vu du parcours de ma famille). Absorbé mais pas trop, je sais que ces questions me tiraillaient.
Je me rappelle donc que j’étais totalement tiraillée sur mon identité, imprégnée par les discours rabaissants, je me/nous sentais (sans l’accepter pour autant) comme des sous-individus, avec une sous-culture, une sous-religion. Si bien que pendant
un court moment en fin primaire/début collège, j’avais honte d’être arabe, alors j’essayais de m’assimiler. J’essayais de fuir les clichés ou tout autres signaux (cheveux lissés et non frisés, vocabulaire soutenu – c’est con…). Pourtant, comme dit plus haut,
mon collège était mixte, mon quartier aussi. Je dis que j’avais honte, mais d’un autre côté, avec ma famille ou dans mon quartier, j’en étais aussi fière quelques fois.
Asbg. Rétrospectivement, comment vois-tu cette crise d’identité ? Et comment s’est-elle résolue ensuite ?
Leïla. Aujourd’hui, je pense que j’ai pu avoir ces pensées et cette crise d’identité à un moment à cause, aussi certainement,
d’un mépris social. Je pense que les discours ont marché sur moi à l’époque car je considérais les profs, les politiques, comme des figures d’autorité par leur statut social. Je voyais ces gens comme des personnes de savoir, qui ne pouvaient pas mentir. Et avec BFM TV en toile de fond, au vu des invités, ça n’aidait pas. Par contre, mes parents, oncles et tantes, ouvriers et concerné·es, je considérais qu’ils n’étaient pas fiables. Je crois que j’assimilais aussi beaucoup mes origines à mon milieu social. J’ai réalisé à quel point une enfance avec ces discours ambiants ont fait naître en moi une certaine honte de mes origines quand j’étais petite, l’impression que l’on m’avait volé le droit de voir la véritable richesse de ma culture et le droit d’en être fière en dehors du cercle familial. Aussi, ça n’a pas duré pendant toute mon enfance, je n’avais plus ces pensées à la fin du collège. En grandissant et en changeant un peu de fréquentations, j’ai pris conscience des discriminations, j’ai embrassé ma culture et je me suis réappropriée mon identité.
Asbg. Au lycée, as-tu également été confronté au racisme ?
Leïla. Au lycée le racisme prenait des formes bien plus claires. Très peu de racisé·es en bac général (on nous suggérait d’aller en pro). Des discours ou blagues racistes quotidiens : « beurette », « bicot », « bougnoule ». Un camarade de classe me disait souvent que jamais il ne m’inviterait chez lui, car « [ses] parents ne veulent pas de « bicot » à l’intérieur de la maison » (la question ne se posait même pas d’ailleurs). Des blagues sur le fait de voler systématiquement, ou de vouloir faire exploser quelque chose étaient fréquentes.
L’attentat contre Charlie Hebdo en 2015 a été un basculement au niveau de l’islamophobie. Trois ans avant déjà, après les attentats de Mohammed Merah à Toulouse et Montauban, j’avais ressenti l’islamophobie : j’étais alors en 4ème et on me demandait de me justifier. Les jours qui ont suivi l’attentat contre Charlie Hebdo étaient compliqués, le doute persistant car
j’étais perçue comme musulmane : que ce soient les profs ou les élèves, on me demandait souvent de me justifier, de prouver que je ne cautionnais pas l’attentat, et que j’étais Charlie. En Terminale quotidiennement, lorsque j’ôtais ma veste, on me
demandait si j’avais du couscous ou une ceinture d’explosive cachée. Le jour de l’attentat du Bataclan j’ai reçu des messages disant que mes « cousins avaient encore frappé, toujours les mêmes », et que la télé devrait m’« interroger car [j’étais] spécialiste des explosifs ». À cette époque-là je prenais cela à la légère, seulement des blagues, encore une fois, c’est normal à Saint-Dizier… On m’a aussi dit, sans contexte, « Toi, t’es pas comme les autres », « T’es bien intégrée ». Je trouve la première phrase profondément bien plus blessante que des insultes.
Asbg. Est-ce que tu as eu aussi des expériences sympathiques, des rencontres avec adultes antiracistes, l’amitié et la solidarité entre jeunes des quartiers populaires indépendamment de leurs origines ?
Leïla. L’amitié ou de la solidarité entre jeunes des quartiers populaires indépendamment de leurs origines, oui bien sûr ! On était assez mélangé·es, pas clôturé·es. Je n’ai pas forcément de souvenirs avec des adultes antiracistes avec des marques de soutien clair. En termes d’opportunités, je sais que mon ancien metteur en scène à la MJC a permis de réaliser une web-série proposée par des jeunes de mon quartier (pour valoriser notre quartier). Au niveau des profs aussi, un de mes profs d’histoire mettait énormément de choses en place pour les élèves, des cours en plus d’archéologie, de PPRE (programme personnalisé de réussite éducative) mais aussi de PPRE « d’excellence » où l’on faisait des débats sur des sujets d’actualité toutes les semaines. On a aussi pu faire 3-4 sorties à Reims pour nous faire découvrir l’enseignement supérieur en visitant des DUT (pas toute la classe, seulement des élèves choisies sur critères sociaux, des boursiers). Cela ne relève pas de l’antiracisme mais du milieu social, mais cela a fait la différence de voir à quel point ces personnes se souciaient de ces questions.
Asbg. Tu as parlé de l’école, du collège et du lycée. Et depuis que tu es étudiante, en ayant aussi changé de ville, est-ce que tout cela a disparu ?
Leïla. Cela n’a pas disparu mais cela est bien moins fréquent ou ambiant, les gens sont plus sensibilisés, mais lorsque c’est le cas c’est plus profond et idéologique j’ai l’impression. J’ai eu la chance d’être dans un campus (à la fac de sciences) multiculturel, solidaire et enrichissant, où l’extrême droite n’est pas sur le terrain. Je sais que ce n’est pas le cas partout.
Je te donne quelques exemples avec des étudiant·es, tout de même.
Lors du mouvement contre la hausse des frais d’inscription pour les étudiant·es étranger·es (le décret « Bienvenue en France»), en 2019, je tenais un groupe/page Facebook nancéien sur la lutte, j’y mettais des informations, les CR d’AG, les actions locales et nationales, etc. J’ai reçu entre autres, en commentaires par deux étudiants (pas anonymes d’ailleurs) : « bougnoule » et « tu dois être bien concerné et ça tfais bien chié de savoir qu’il faut payé pour tes études », car ils ont vu mon patronyme. Ces propos ne me touchent pas mais cela brime ma parole, je m’autocensure. Je sais qu’elle est parfois moins considérée ou plus facilement attaquable. C’est également le cas en ce moment avec la situation en Palestine, mon patronyme rend mon jugement a priori faussé ou pire, renvoie à de l’antisémitisme !
Autre exemple, on débattait avec une ancienne amie d’enfance, étudiante en master à l’époque. Je lui disais que Zemmour était islamophobe, j’ai eu comme réponse : « Non, il n’est que contre les musulmans traditionnels qui viennent du bled, toi t’es musulmane modérée ». Dans un autre débat elle m’a dit que, je cite, cela crevait les yeux que le problème de la France ce sont les délinquants (en fait, les Arabes) des quartiers populaires, qu’il suffisait de regarder la tête des prisons, et que je ne l’assumais pas car j’étais arabe. J’étais sa meilleure amie d’enfance et on était scolarisées dans les mêmes établissements, j’ai trouvé cela fou d’entendre cela de sa part. Elle s’est rapprochée de la Cocarde en allant à la fac (plus maintenant). J’ai eu une discussion similaire avec une personne de ma promo que je considérais comme ouverte et sympa, qui finalement, m’a ressorti les pires discours et théories complotistes de l’extrême droite.
Une anecdote encore : je raconte une histoire où j’ai vu un bus brûlé, un étudiant que je ne connais pas plus que ça me coupe : « C’est toi qui l’as brûlé, décidément les Arabes ! ». Quelques minutes avant il a également dit que les policiers aimaient taper du « bougnoule ». Personne n’a réagi dans les deux cas.
Même au sein de mon labo, l’un des endroits où je ne m’attendrais à aucun comportement de ce genre, j’ai été témoin ou on m’a rapporté es propos et insultes racistes.
En dehors de l’université, j’ai travaillé dans le milieu de la restauration rapide pendant quelques étés en parallèle de mes études. Je me rappelle d’un été où, lorsqu’une tâche était mal faite, ou qu’un vol de nourriture était soupçonné, un manager
ne cachait pas son racisme et pointait les employé·es arabes du doigt directement. Cette même personne a sous-entendu également que nous étions là (les racisé·es noir·es et arabes) grâce au piston seulement.
Je me rappelle d’un autre été où nous étions deux maghrébines, plusieurs de nos collègues nous appelaient par le même prénom, sous prétexte que c’était « pareil » et que nous nous ressemblions.
Asbg. On voit monter les racismes et les replis identitaires, et il semble que les choses s’accélèrent. Comment appréhendes-tu la situation actuelle et l’avenir ?
Leïla. J’appréhende beaucoup, que ce soit au niveau national ou international. Je vois un soutien plus ferme d’une partie de la gauche, et j’ai vu de très belles formes de solidarité durant les différents mouvements sociaux ces dernières années, où des militant·es de différents combats se sont rapproché·es pour lutter ensemble. Mais la situation actuelle est terrible d’inhumanité et j’ai du mal à y voir un avenir optimiste : le cimetière qu’est la Méditerranée, la gestion des réfugié·es, le soutien à Israël, la déshumanisation du peuple palestinien… Au niveau du gouvernement français, cette année a été un tournant où les digues ont cédé avec la victoire idéologique de l’extrême droite : la loi immigration, l’opération Wuambushu et la fin du droit du sol à Mayotte… les choses s’accélèrent effectivement. L’extrême droite gagne du terrain et est complètement dédiabolisée, le gouvernement adopte ses idées, de plus en plus de groupuscules d’extrême droite manifestent et mènent des attaques dans nos rues, en toute impunité.
La réponse politique uniquement répressive après la mort de Nahel et les révoltes des quartiers populaires m’inquiètent beaucoup. Le nombre de comparutions immédiates et de peines totalement démesurées, les multiples violences policières, l’affaire Hedi et la grève des policiers avec le soutien de Darmanin… Il est difficile de voir une autre conclusion que celle-ci : un policier devenu millionnaire après avoir tué un jeune racisé, le total soutien à la police, et encore plus de répression dans les
quartiers populaires, où nos vies et nos préoccupations ne valent rien. Les annonces de Gabriel Attal en janvier donnent le ton : il n’est toujours pas question d’écouter les préoccupations des quartiers populaires, mais d’y asseoir son autorité. Les élections européennes ne présagent rien de bon, et j’imagine que 2027 non plus.
Propos recueillis en avril 2024.
