Urban Loop : Des bâtons dans les rails

Critiques écologiques, démocratiques et urbanistiques : Enquête sur un projet contestée de la métropole.

Son nom est un clin d’œil à l’Hyperloop, mégaprojet de transport ultra-rapide imaginé par Elon Musk. Il a incubé dans les « meilleurs labos » de l’université, a paradé aux JO Paris 2024 et se voit déjà conquérir les écolos du monde entier avec son bilan carbone super bas… à commencer par Abu-Dhabi. En attendant, c’est la ville de Nancy qui a été choisie pour déployer pour de vrai (mais pas pour très longtemps) les capsules bleues, en 2028. Si l’ambition de son grand frère de concurrencer l’avion semble avoir un peu freiné les investisseurs, l’Urbanloop affiche aussi des ambitions révolutionnaires (bilan carbone, vitesse, économie) mais ne concurrencera en réalité que… la marche ou le vélo. 

La technologie sauvera le monde (ou le business) mais pas la démocratie.

Urbanloop est un moyen de transport guidé sur rails à mi-chemin entre le transport collectif et la navette à la demande. À Nancy, ce projet est l’exemple de ces lubies techno-solutionnistes d’un capitalisme à bout de souffle. Concrètement, les capsules du futur sont censées s’arrêter à la demande, grâce à des capteurs de détection, et se déplacer à 30 km/h sur les 3 kilomètres de l’actuelle voie ferrée désaffectée du quartier des Trois Maisons. Porté par une société privée, Urbanloop déroulerait 7 stations entre le parking-relais de Maxéville et l’arrêt de trolley Saint-Georges.

Les habitant.es ont-ils seulement leur mot à dire ? 

Le projet est déjà ficelé, comme nous avons pu le constater lors des réunions publiques organisées ces dernières semaines. On était invité.es à laisser notre avis à l’aide de post-its et de gommettes de couleurs dans une opération infantilisante et méprisante de communication bien éloignée d’une réelle concertation. Si l’avis des habitant.es ne sert à rien :

à quoi peut bien servir Urbanloop ? 

  • Remplacer la voiture ? À Saint-Quentin-en-Yvelines durant les JO et à la base de loisirs du parc d’Ohlain (Pas-de-Calais), Urbanloop n’a remplacé rien d’autre qu’un petit train touristique. Pas vraiment révolutionnaire…
  • Mieux desservir le quartier ? Urbanloop met en avant la vitesse de déplacement. Sur un trajet aussi court, les capsules permettent de gagner au mieux 10 minutes. Si les transports collectifs accessibles au plus grand nombre sont insuffisants, pourquoi ne pas améliorer le réseau de bus existant et développer des points d’échanges multimodaux ? De plus, avec l’abandon du projet de cité judiciaire sur l’ancien site Alstom, Urbanloop ne se justifie plus.  
  • Une solution de transport durable ? Urbanloop serait remplacé en 2045 par un tram-train qui relierait Pompey à Ludres, comme l’a reconnu récemment le VP chargé des mobilités Patrick Hatzig1. L’investissement sera à peine amorti pour la ville… mais l’entreprise se sera servi de la ville-pilote (ou cobaye ?) pour développer ses parts de marché. Habile.
  • Une innovation ? Les capsules mises en circulation pendant les JO puis à Dunkerque ont été mises en route à titre expérimental et éphémère, il n’y a nul retour sur cette technologie. Nancy et la région ont déjà fait les frais de telles expérimentationsavec le tram Bombardier, ou le projet Skylander2. Des fiascos industriels. 

Faut-il se voir imposer Urbanloop pour garder des espaces verts ?

Le projet de parc urbain a donc été conçu pour faire accepter un projet inutile et coûteux. Plus de 20 millions d’euros à nos frais. Arbustes, chemin piéton, piste cyclable et jeux pour enfants sont prévus pour éviter de contrecarrer les projets de Mathieu Klein. Le critiquer serait servir ses opposants de droite ? Comme si ceux-ci n’étaient pas également les tenants d’une urbanisation oublieuse du bien-vivre. Faut-il se voir imposer Urbanloop pour garder des espaces verts ? 

Aujourd’hui, l’emprise de l’ancienne voie ferrée du quartier Vayringe est un espace de balade non aménagé, certes pas toujours praticable pour les personnes à mobilité réduite, mais très apprécié des promeneur.euses. Bien qu’appelés friches ou « dents creuses », les espaces que Urbanloop a besoin d’« aménager » ont déjà une fonction : ils rafraîchissent, nourrissent, baladent, font respirer, abritent. Le parc promis, un grand mot pour un couloir de moins de 5 mètres de large, serait un espace fragmenté, longé de barrières et de capsules automatiques.

Qui a intérêt au développement d’Urbanloop ? 

Les Nancéien.nes ou les promoteurs immobiliers prêts à s’engager dans la construction de plusieurs centaines de logements3 ? Avec Urbanloop, la ville livre le quartier à l’appétit des investisseurs en accélérant la gentrification de plusieurs quartiers. 

Avec Urbanloop, c’est aussi un imaginaire de ville qui se dessine : une smart city (ville intelligente) productive, attirant les cadres et les ingénieur.es, une ville sécuritaire, mobilisant toujours plus de technologie, truffée de caméras de surveillance. Pour la détection d’obstacles, Urbanloop utilise une technologie dont le déploiement sur la voie publique est pour l’instant interdit en France : la vidéosurveillance algorithmique (voir encadré). 

Le « solutionnisme sécuritaire »4 et son obsession pour la surveillance, renommée pudiquement «vidéoprotection».

Car la ville intelligente se rêve aussi comme une ville propre, débarrassée des pauvres et des précaires, chassés par la hausse des prix des loyers. La promesse d’innovation ne parvient pas à masquer un projet anti-social et ultra-sécuritaire.

Parier sur la technologie pour sauver la planète, voilà l’entourloupe du capitalisme vert, qui mise tout sur la tech et le nucléaire5 sans aborder les coûts environnementaux et sociaux, présents et à venir, de ces technologies. Cette récupération de l’argument d’écologisation ou de « transition » écologique pour pousser une solution technologique qui, in fine, ne profitera qu’aux industriels ou start-uppers s’étant accaparé au passage de l’argent public, fait dramatiquement écho à cette prophétie de Bernard Charbonneau : « Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera6 ».

Les Nancéien.es ne sont pas des cobayes.

Depuis quelques mois un collectif d’opposant.es se réunit sous l’intitulé « Entourloop » et entend faire entendre raison aux décideurs en écoutant les nancéien.nes. Le mardi 3 février à Ancrage, au coeur du quartier Vayringe, une discussion conviviale proposée par des personnes de ce collectif a réuni une soixantaine de personnes, habitant.es du quartier mais pas seulement. Pas de post-its de couleurs ni de powerpoint, mais une écoute sincère et des arguments pour comprendre les réels impacts de ce projet sur nos vies. Ici le message était clair, nous nous opposerons à Urbanloop car il ne convainc ni les habitant.es, ni les écolos, ni les démocrates.

Reconnaissance faciale : mais que fait la technopolice ?

Urbanloop, ce sont des capsules « autonomes », sans chauffeur. Comment fonctionne cette technologie ? Sur son site Internet, l’entreprise met en avant le dispositif CROSS, « des capteurs embarqués » pour « sécuriser le passage des capsules au niveau des intersections avec les véhicules et les piétons »7. On y évite de parler de surveillance et d’algorithmes, même l’incontournable IA se fait discrète.

Pour les néophytes que nous sommes, il faut chercher du côté des partenaires et des ingénieur.es pour en savoir un peu plus. Du côté de son partenaire Bouygues, on met en avant la connectivité 5G, seule capable d’interconnecter les caméras et d’interpréter la masse de données issues de la surveillance des voies8.

Car la détection visuelle des obstacles repose sur un système de surveillance algorithmique, autrement dit une caméra boostée à l’intelligence artificielle. D’ailleurs, un dossier oublié sur Github par un ingénieur des Mines ayant travaillé sur le projet Urbanloop de 2020 à 2024 et aujourd’hui ingénieur à Montréal nous renseigne sur le dispositif testé par Urbanloop en matière de computer vision9.

Ici, c’est le très banal (et open source) Yolo qui est testé par Urbanloop pour la détection d’objets ou d’humains. Un système qui promet, entre autres, d' »améliorer la détection des menaces en direct et [de] permettre une surveillance plus intelligente » (Ultralytics).

Les photographies de l’ingénieur sont parlantes : 

Légende : « Je verrai toujours vos visages », la ville dystopique vue par Urbanloop en 2022…  Source : https://github.com/Pierrosin/UrbanLoop_obstacle_detection/

Des photos qui ne figurent pas dans les vidéos promotionnelles de l’entreprise ou de la métropole. Même si le système n’a pas a priori recours à la reconnaissance faciale, toujours interdite à ce jour10, le risque de profilage et le devenir de ces données interroge. Aux dernières nouvelles, une proposition de loi « visant à autoriser le traitement algorithmique des images de vidéoprotection dans les transports en commun » a été déposée devant le Sénat en décembre 202511. Cette loi permettrait notamment « de détecter des comportements considérés comme anormaux » (sic). Outre l’habituel fatras rhétorique sécuritaire, la proposition indique que la loi « ouvrira des possibilités de croissance à des entreprises françaises et européennes spécialisées notamment dans le développement d’algorithmes au niveau des serveurs déportés et non des caméras elles-mêmes, l’origine de ces dernières, souvent extra-européenne, pouvant poser à terme des problèmes ». Encore une fois, l’argument de la souveraineté technologique !

Malgré des précautions excluant du champ de ces caméras augmentées « la reconnaissance faciale », il s’agit d’un prélude à une autorisation totale de ces dispositifs. 

Urbanloop utilisera-t-il la reconnaissance faciale ? En l’état actuel de nos connaissances, et vu le peu de transparence de l’entreprise sur le sujet, nous n’en savons rien. Quoi qu’il en soit, vu l’offensive réactionnaire partout en Europe, tout système de ce type menace nos libertés.

La vidéosurveillance prônée par des élus de tous bords dans une inflation du discours sécuritaire est en soi une grave atteinte aux libertés publiques, qu’elle utilise ou non des outils d’intelligence artificielle ou de reconnaissance faciale12. Le croisement des données par des régimes autoritaires met en danger les opposants politiques, les personnes perçues comme « étrangères », racisées, ou ayant un comportement « anormal » (état d’ivresse, non port du masque ou non-respect des distances sociales pendant la pandémie13), ou notre simple droit de circuler. Nous en avons un triste exemple aujourd’hui aux États-Unis. 

Transformer un espace de balade en citadelle arborée et surveillée ?

S’il y a bien une promesse que tiendra Urbanloop, c’est celle-ci… si personne ne vient lui mettre des bâtons dans les rails.

Signé : Quelques personnes du collectif Entourloop, non spécialistes des mobilités et de la vidéosurveillance mais se sentant (très) concerné.es 

Se tenir informé.e : entourloops@proton.me

1         Voir :         https://www.estrepublicain.fr/politique/2025/12/12/tarif-de-l-eau-potable-tram-train-et-regulation-de-la-publicite-au-coeur-des-decisions-du-conseil-metropolitain

2         20 millions d’euros versés par la Région engloutis pour un projet d’avion civil qui n’a jamais vu le jour. Voir « Skylander SK-105 » sur Wikipedia.

3         Voir notamment le projet des Grands Moulins, racheté par le mégagroupe immobilier Nexity :         https://www.estrepublicain.fr/politique/2024/05/28/reconversion-projet-de-400-logements-sur-le-site-des-grands-moulins].

4         Félix Tréguier,         Technopolice,         Ed. Divergence, 2021.          

5         ALP, la société de conseil d’Anne Lauvergeon, ex.-cheffe du nucléaire français, est le premier investisseur d’Urbanloop. La Semaine, 26 janvier 2026.         Lien :         https://www.lasemaine.fr/economie/anne-lauvergeon-presidente-des-mines-de-nancy-leurope-est-devenue-la-tranche-de-jambon-entre-les-etats-unis-et-la-chine/

6         Bernard Charbonneau,         Le feu vert. Autocritique du mouvement écologique,         2022, L’échappée.

7         Le dispositif CROSS est présenté dans la brochure sur la vidéosurveillance à Nancy :         https://manif-est.info/Nancy-Etat-des-lieux-de-la-videosurveillance-3768.html.         (décembre 2025).

        8         Source : https://www.bouyguestelecom-pro.fr/mag-business         : /urbanloop-la-revolution-en-matiere-de-mobilite-urbaine/), septembre 2023. Avec tout ça, peut-on encore parler de transport « frugal » comme le mentionne la page Wikipédia d’Urbanloop ?          

9         Note. Le dossier « Détection visuelle Urbanloop » date de 2022 [Lien :         https://github.com/Pierrosin/UrbanLoop_obstacle_detection/

10         La vidéosurveillance algorithmique (VSA) est interdite en droit français… du moins jusqu’en mars 2023, date à laquelle l’Assemblée nationale a voté un texte fixant un cadre juridique pour « tester » la VSA à l’occasion des JO Paris 2024. Fin 2024, le gouvernement Barnier propose de poursuivre l’expérimentation ; la prolongation a été entérinée par les députés en mars 2025. En avril 2025, le         Conseil Constitutionnel censure l’article 15 de la loi, portant sur la sécurité des transports, jugeant qu’il s’agit d’un « cavalier législatif » c’est-à-dire une mesure sans lien avec le texte destinée à faire modifier la loi.   

11         Voir : https://www.senat.fr/leg/ppl25-221.pdf

        12         Voir les alertes récentes d’Amnesty International à ce sujet :         https://www.amnesty.fr/petitions/la-france-ne-doit-pas-devenir-la-championne-de-la-surveillance/          ou le manifeste du collectif Technopolice :         https://technopolice.fr/].

13         Voir sur Arte l’épisode glaçant de la série documentaire « Source » sur le traitement algorithmique au Kazakhstan :         https://www.arte.tv/fr/videos/126181-002-A/sources/         ] ; voir aussi comment Yolo v3 a été utilisé pour repérer sur la voie publique « les violations de la distance sociale » ou la portée du masque chirurgical pendant la pandémie de Covid-19  : Ahmed I, Ahmad M,         Rodrigues JJPC, Jeon G, Din S. A deep learning-based social distance monitoring framework for COVID-19. Sustain Cities Soc. 2021.         https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/33163330/         et         https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0262885621002468.