Rouler entre les discriminations et la précarité : la réalité des livreurs à vélo.

Depuis quelques années, les livreurs à vélo traversent Nancy et assurent des services à la population tout en étant soumis aux logiques commerciales des plateformes Uber ou Delivroo. Pour mieux comprendre leur vécu nous avons interrogé Medhi, « cyclo-logisticien » dont l’organisation de livraisons est le métier.

  • Est-ce que tu peux te présenter ?

J’ai commencé en tant que coursier ou livreur à vélo en 2018. Les deux termes peuvent être utilisés pour définir mon activité. Cependant, les gens visualisent mieux notre activité lorsqu’on leur dit « Je suis livreur à vélo ». 

J’ai débuté avec les plateformes Deliveroo et Uber. Cela se passait bien la première année et puis les conditions de travail se sont fortement dégradées d’année en année. J’ai donc décidé de m’affranchir de ces plateformes et d’élargir mon activité en devenant cyclo-logisticien. Cela correspondait mieux à mes valeurs et à mes engagements.

Pour ce qui est des livreurs à vélo que tu peux voir à Nancy, ce sont des micro-entrepreneurs qui dépendent de donneurs d’ordres (Uber et Deliveroo majoritairement). Le modèle économique et social est contestable et aberrant mais il convient à une partie des acteurs de ce système. Le fait e les livreurs à vélo en soient les principales victimes ne compte pas puisque les autres sont satisfaits. 

  • Les livraisons à vélo font partie du quotidien de Nancy mais le profil des livreurs a évolué au cours des dernières années, peux-tu nous expliquer ce qui a changé ?          

Il y a beaucoup de choses qui ont changé. En 2018 – 2019, nous étions sur un profil de livreurs à vélo bien différent. Les plateformes ont séduit des étudiants et des jeunes actifs sportifs qui aimaient le vélo et trouvaient là le moyen de gagner leur vie en se faisant plaisir. Le prix payé au livreur était intéressant et les livraisons ne se faisaient qu’à vélo. Mais les plateformes ont commencé à accepter la livraison à scooter et en voiture et ont drastiquement baissé la rémunération d’année en année. Nous avions la possibilité de refuser les courses si le prix était trop bas mais il est évident que pour une personne précaire il vaut mieux très peu que rien du tout. Et cela a séduit les plateformes. De la main d’oeuvre en nombre et peu coûteuse. Alors en quelques années nous sommes passées d’un profil de livreur jeune étudiant ou actif sportif à vélo à des livreurs beaucoup plus précaires de tout âge, à vélo mais aussi à scooter et même en voiture. Et surtout à beaucoup de livreurs sans papiers qui sous-louent un compte à un autre livreur. Nous utilisions ces plateformes comme un tremplin là où désormais aujourd’hui beaucoup en dépendent totalement.

  • Est-ce que tu peux nous parler de la décision prise par la mairie d’interdire des zones particulières de Nancy aux livreurs à vélo         

C’est ce que l’on appelle des zones blanches. Les livreurs sont géo-localisés. C’est ce qui leur permet de recevoir une commande sur l’application du donneur d’ordre. Cependant les plateformes peuvent, sur demande, mettre en place des zones blanches sur un périmètre défini. C’est à dire que si un livreur se trouve dans cette zone il ne pourra pas recevoir de commande. Il doit impérativement s’en éloigner pour pouvoir travailler. 

La mairie, suite à des réclamations de riverains ET de restaurateurs, a par exemple demandé à Uber de mettre en place cette mesure sur toute la place Charles 3 (dite « Place du marché »). Les livreurs représentaient, semble t-il, une nuisance et, mettre en place une zone blanche permettait d’éloigner ou d’éclater le problème. Ces zones sont mises en place arbitrairement sans consultation des livreurs. J’ai pris l’exemple de la place Charles 3 car c’est vraiment le plus visible, mais ces zones blanches peuvent êtres déployées n’importe où et il y en a dans d’autres rues du centre-ville. 

Ce qui m’a particulièrement choqué dans la mise en place de cette zone blanche c’est que ce n’est pas par plaisir qu’ils restaient place Charles 3 avec les conditions météorologiques parfois compliquées, mais bien par nécessité. Et surtout, ils étaient présents car les restaurants sur la place profitent de ce service de livraison. Les livreurs à vélo qui attendaient sur la place Charles 3 ne sont pas une nuisance mais une conséquence. Avec une zone blanche, on traite la conséquence, non la cause. Et surtout un livreur n’est pas rémunéré pour aller retirer sa course. Donc plus il sera éloigné des restaurants, plus il lui faudra du temps pour s’y rendre donc moins il pourra faire de courses dans la journée et au final … moins d’argent pour vivre. 

  • Tu as voulu interpeler la municipalité sur le fait que cela correspondait à des logiques d’exclusion s’appuyant sur du racisme ou de la précarisation de gens déjà fragiles, peux-tu nous expliquer pourquoi ?

J’alerte sur la précarisation de la condition des livreurs à vélo depuis plusieurs années déjà. En 2018-2019 nous nous rassemblions par petits groupes dans différents points de la ville. Pourtant, il n’y avait pas de plaintes à notre encontre. Le profil des livreurs a évolué et les plaintes à leur encontre ont commencé à apparaitre. Plus les livreurs sont précaires et racisés, moins on les accepte sur la voie publique. Depuis que j’ai commencé ce travail, j’ai entendu des remarques racistes de la part de certains restaurateurs, contents d’utiliser les personnes racisées, mais qui refusaient par exemple qu’ils utilisent leurs toilettes. Et puis j’ai vu une aberration qui s’est normalisée. Le fait que les livreurs à vélo ne devaient plus entrer dans le restaurant pour retirer une commande. Il ne faut pas qu’ils soient visibles, que les clients les voient. On les utilise (exploite) mais il faut qu’ils soient le plus possible éloignés, de façon à les invisibiliser. La rémunération de la part des plateformes est de plus en plus basse mais, de l’autre côté, certains choix précarisent encore plus en compliquant les conditions de travail de ces personnes déjà fortement précarisées. Et d’ailleurs une conséquence prévisible de la précarisation et de la dégradation des conditions de travail des livreurs à vélo : de plus en plus de livreurs de repas se transforment en Uber-shit. Si on t’éloigne de ton lieu de travail, si on te précarise encore plus et ne te permet pas de vivre dignement, il est aisé de se retrouver dans ce système de revenu complémentaire. J’ai alerté mais Uber (avec qui la municipalité échange) a un discours beaucoup plus vendeur que le mien. 

  • Il y a eu une tentative de créer un local pour les livreurs mais cela n’a pas duré longtemps, peux-tu nous parler de cette tentative ?

C’était un de mes souhaits lorsque je me suis émancipé des plateformes. J’ai eu comme projet de créer une « Maison des coursiers ». Coopcycle m’a énormément aidé dans l’élaboration de ce projet qui s’est développé et pérennisé dans d’autres villes. D’ailleurs c’est la municipalité qui m’a contacté en premier pour échanger sur la problématique des livreurs à vélo. Lorsque j’ai proposé ce projet de Maison des coursiers, ils m’ont suivi. Au départ, il y a eu une véritable demande de leur part et une écoute. Cependant, dans le modèle et l’application qui s’en est suivi je savais que cela ne fonctionnerait pas. Cela a été fait sur le modèle de l’expérimentation. La municipalité n’a pas été satisfaite du taux de fréquentation. Je pense vraiment, qu’au départ, il y a eu un réel désir de bien faire de la part de la municipalité mais qu’au vu des résultats ils n’ont pas souhaité aller plus loin. Cependant le modèle n’était pas le bon pour la réussite de ce local. L’application du projet a été faite avec leur logique et non en se mettant à la place des livreurs.

  • Selon-toi, que faudrait-il faire pour améliorer le quotidien des coursiers et quels acteurs devraient agir ? (plateforme, loi nationale,  acteurs locaux, responsabilisation des client.es,etc.)

Cela risque de ne pas plaire mais nous avons tous notre part de responsabilitédans la précarisation des livreurs à vélo. Ce statut existe depuis plusieurs années déjà et toujours rien n’est fait au niveau national. Pourtant plusieurs décisions de justice sont allés dans le sens des personnes ubérisées. Que cela soit au niveau national ou européen. Pour améliorer leurs conditions nous avons tous notre rôle à jouer. Les plateformes en premier, mais elles ne le feront pas car leur rentabilité en dépend. Effectivement il faut des lois au niveau national qui tardent à venir, mais même au niveau local, que cela soit la municipalité, comme les clients et les restaurateurs, tous ces acteurs ont aussi un rôle à jouer dans l’amélioration des conditions des livreurs. On ne peut pas justifier le fait de ne rien faire en se reposant uniquement sur la responsabilité des plateformes. Celles-ci laissent les livreurs sans protection mais la municipalité fait exactement la même chose au final. Ces livreurs sont des citoyens et des habitants de Nancy. Les restaurateurs pourraient trouver un système moins couteux et plus efficace (et plus moral) que de passer par ces plateformes. Avant, elles avaient leur propre flotte de livreurs par exemple. Le dernier maillon est le client qui doit avoir conscience qu’en utilisant ce service, il ne permet pas à une personne de vivre mais uniquement de survivre et qui plus est dans des conditions déplorables. En tant que coursier, je peux vous dire que d’attendre ou de rouler sous la pluie, la neige, le froid, le vent, ce n’est pas vraiment un métier de rêve et c’est loin d’être simple, physiquement comme psychologiquement. Et encore là je ne parle que des conditions climatiques, mais il y a aussi le regard de l’autre, les remarques, le manque de respect et de considération voire même pire, le moyen par les clients de faire de fausses déclarations pour se faire rembourser et ainsi pénaliser un livreur qui se fera exclure. Tout le monde participe à son échelle à la mise au ban des livreurs à vélo qui pourtant sont devenus un maillon essentiel de notre économie. 

Propos recueillis en Janvier 2026.