Mehdi. J’ai eu une chance incroyable d’être un batard.

Témoignage. Pour son numéro spécial sur le racisme, Assemblage a recueilli les témoignages de plusieurs personnes qui ont subi le racisme et souvent le subissent toujours. Voici le témoignage de Mehdi, qui a grandi entre Nancy et Vandœuvre.

Asbg. Bonjour Mehdi, est-ce que tu pourrais te présenter en quelques mots ?

Mehdi. J’ai 37 ans, je suis français. On m’a donné un surnom à l’adolescence,« l’Arabe blanc ». Avec ma mère française et mon père algérien, j’avais la chance d’avoir « une bonne tête de Français », mais le défaut d’avoir un nom d’Arabe. J’ai passé mon enfance dans le quartier Saint-Nicolas à Nancy, puis on a déménagé à Vand’Est, quartier HLM de Vandoeuvre, au début des années 2000. J’ai grandi dans un milieu défavorisé, avec ma mère sans travail, au RMI, et pas de père. Je suis donc arabe et blanc, mais aussi juif par ma mère et musulman par mon père.

Asbg. Quelles ont été tes premières expériences du racisme ?

Mehdi. Mon enfance a été compliquée. J’étais blanc mais pas totalement, arabe mais pas totalement non plus. Mon petit frère est très typé, on dirait un « bledard », il était mieux intégré que moi dans le quartier. J’étais comme un albinos, c’est le cas de tous les enfants métisses. Le fait que je sois juif en a ajouté par-dessus. On me demandait : « Comment on peut être arabe et juif ? » alors que la majorité des Juifs de France sont séfarades, ce sont des maghrébins !
Les préjugés sur les Juifs, ça s’ex- prime régulièrement. Quand on te dit : « Fais pas ton Feuj, donne », et que tu l’es, c’est une défiance pas possible. Pour moi il y a de l’autre côté, du côté blanc, mon prénom arabe, le quartier où j’ai grandi, à l’adolescence j’ai subi beaucoup de discrimination et de rejet. Avec des attitudes condescendantes : le père d’un ami chez qui j’allais manger, cadre supérieur, m’a ainsi dit : « C’est dommage que tu t’appelles Mehdi ». Chez d’autres les parents préparaient des repas avec du porc, sachant que je venais, et que je me forçais à manger.

Asbg. Tu évoques un interdit alimentaire, et la religion, ça a joué un rôle pour toi ?

Mehdi. Dans notre milieu c’est assez important. A partir de 15 ans, j’ai pratiqué la religion de mon père, de façon démonstrative, ça m’a valu beaucoup de respect dans le quartier où je vivais. Mais ce n’était pas forcément bien compris par tout le monde. Mon petit frère, qui est très typé et musulman, il subit le racisme en tant qu’arabe. Mon grand frère qui est blanc comme moi. et qui porte un prénom français, par ailleurs athée et ouvert, lui n’a pas de problème.
Une douzaine d’années plus tard, à l’âge adulte donc, je me suis intéressé au judaïsme, il y a beaucoup de méconnaissance là aussi. Quand j’ai quitté l’islam, j’ai été considéré comme un apostat et rejeté par les gens du quartier. Pour moi la religion relève de l’intime, je ne l’étale pas, si je porte une kippa elle n’est pas visible, mais on manque souvent de respect à mes convictions.
Quand les gens savent que je suis juif je rencontre beaucoup de faux jugements. Je travaille comme livreur, on me demande : « Pourquoi tu es là, toi ? Ça n’existe pas les Juifs pauvres ! ». Si je participe à une association, certains laisseront entendre que j’ai forcément un but caché. C’est une chance que ça ne se voie pas sur ma tête que je suis juif, mais dès que les gens en ont connaissance, j’ai droit à des remarques de merde. « Pourquoi tu travailles, pourquoi t’es pas rentier ? ». Non mais sérieux ! Je suis un fils de clochard et tu dis que je suis un rentier ? Quand j’ai travaillé dans une maison de retraite, j’avais un chef qui me sortait dix fois par jour des blagues sur les Juifs ! Il devait passer une partie de sa journée à chercher des blagues sur Internet. J’ai remarqué qu’il y a beau- coup d’utilisation d’humour raciste, des petites piques au quotidien, qui sont faites pour casser.

Asbg. Là on voit bien comment les préjugés antisémites sont répandus dans différents milieux. Est-ce qu’on peut revenir au racisme que tu as subi ou dont tu as été témoin en tant qu’arabe ?

Mehdi. C’est mélangé, entre le fait d’être arabe et celui d’être issu des quartiers. Il m’est arrivé d’envoyer deux CV avec mon nom, et de me domicilier soit à Vandœuvre soit au centre de Nancy : pas de réponse pour Vandœuvre mais ça marchait pour Nancy. En 5 e j’avais un prof, on l’appelait « le nazi », il a fait l’appelle premier jour : il a obligé les trois élèves aux prénoms arabes, donc moi et deux autres, à s’asseoir près de son bureau, il parlait de nous comme « les petits gars de quartiers » et en fait, il nous a mis la misère.
A côté de ça, mes profs de français ont été très bienveillants, je ne sais pas pourquoi mes profs de français ! Une prof en particulier, d’origine antillaise et polonaise, et trois autres origines encore, elle ne nous lâchait pas les jeunes de quartiers, elle allait bien au-delà de son boulot de prof, c’était de vraies leçons de vie qu’elle nous donnait, elle voulait nous convaincre de nous battre. Ensuite il y a d’autres personnes qui ont eu des attitudes moins claires, sympa avec moi mais en fait pleines de préjugés. Des gens de droite par exemple, qui m’ont accepté en disant : « Tu as du potentiel, tu parles bien… », laissant entendre que je manquais juste d’éducation et qu’ils pouvaient m’aider. Mais au fond c’était des racistes qui ne m’acceptaient pas comme j’étais, un jeune de quartier. Aujourd’hui je travaille comme livreur dans une coopérative, il n’y a pas de patron. Mais chez les livreurs il y a beaucoup d’étrangers. Alors parfois ça peut créer des incidents, simplement parce que les gens n’ont pas les codes et se font mal comprendre. Mais il y a aussi qu’avec mes collègues, il n’y a pas de patron puisqu’on est une coopérative, mais comme je suis le Blanc qui parle bien les clients considèrent automatiquement que je suis le patron.

Asbg. On voit monter les racismes et les replis identitaires, et il semble que les choses s’accélèrent. Comment appréhendes-tu la situation actuelle et l’avenir ?

Mehdi. C’est comme pour les violences policières. Il y a des gens, des Gilets jaunes ou d’autres, plus âgés et blancs, qui pensent que les violences policières ont commencé il y a dix ans alors que pour nous, ça a toujours été là. Le racisme c’est pareil : il a toujours été là, même s’il s’exprime plus aujourd’hui avec le vote décomplexé pour le FN. Quand les gens le cachaient, ils n’étaient pas moins racistes. On côtoie des gens qui ne sont pas racistes donc, avec eux, on ne le subit pas, mais en dehors, on se prend toujours des remarques à la con. Pour l’avenir je suis pessimiste. On nous a dit de voter Macron pour faire barrage à Le Pen mais avec Darmanin et la loi Immigration, l’extrême droite parle de victoire idéologique et en fait on voit qu’elle est déjà au pouvoir. Le racisme est très vendeur sur les réseaux sociaux. Le problème c’est que face à ça, la gauche abandonne le terrain, quand il y a eu les manifestations contre le racisme et l’antisémitisme il n’y avait personne, la gauche n’aurait pas dû laisser la rue à la droite et à l’extrême droite. Quand on voit maintenant qu’une grande partie de la communauté juive plébiscite le RN… Je suis pour la devise : « Liberté, Egalité, Fraternité », pour les valeurs révolutionnaires plus que pour le pays, mais ces valeurs s’éloignent de plus en plus, on voit un repli sur la vieille France, toute réactionnaire. J’ai eu la chance incroyable d’être un batard, ça m’a évité l’enfermement.

Propos recueillis en avril 2024.