
Coûts délirants, effectifs à la baisse, friches hospitalières, engorgement des artères et perte de chance pour les patients, etc. : mais pourquoi a-t-on choisi le projet le plus coûteux, à tout point de vue ?
Le projet de Nouvel Hôpital de Nancy est motivé par trois objectifs : mettre fin à la dispersion des sites du CHRU (13 sites en tout), afin de limiter les déplacements entre établissements et de régler un problème de lisibilité pour les usagers ; moderniser les équipements, en respectant des normes énergétiques et en améliorant le confort des personnels et des patients ; améliorer l’attractivité du CHRU, en particulier pour les personnels médicaux et soignants (faire face, par exemple, à la démission des infirmières spécialisées, comme les infirmières de bloc, ou des médecins anesthésistes, avec une vacance de 40 % des postes).
Il prévoit de regrouper neuf entités sur le site de Brabois, comprenant les urgences, les unités de surveillance continue et de réanimation, les activités de médecine, de chirurgie et d’obstétrique, les spécialités médicales et les blocs techniques (imagerie, blocs opératoires, réanimation), les services annexes (biologie, pharmacie, labos de recherche, etc.) et fonctions support (magasin, cuisines, logistique, sécurité, etc.) et le service médico-légal. Ne resterait au centre-ville de Nancy qu’une offre de proximité (consultations, centre de prélèvement, soins dentaires), des activités de moyen et long séjour et de soins de suite et de réadaptation. La surface totale du CHRU passerait de 440 000 m2 à 262 000 m2. Sur le site de Brabois, 132 000 m2 seraient détruits et 120 000 m2 construits.
Construire plutôt que se désendetter
En juillet 2019, le Comité interministériel de performance et de la modernisation de l’offre de soins (Copermo) avait validé le plan présenté par la direction du CHRU de Nancy pour assainir les finances qui prévoyait la suppression de 598 emplois et 174 lits. Après la crise du Covid, il semblait plus difficile d’afficher un tel programme. Pour combler un déficit abyssal de plusieurs centaines de millions d’euros, les marges de manœuvre étaient limitées : augmenter les produits, donc, l’activité, à condition de disposer des équipements et d’un personnel médico-soignant suffisant, et/ou diminuer les charges, cesser les activités non rentables, fermer des lits, rationaliser l’organisation et supprimer des emplois. Mais, la construction d’un nouvel hôpital a été jugée prioritaire par rapport au désendettement de l’établissement.
Le conseil de surveillance du CHRU se prononce sur la stratégie de l’établissement et exerce le contrôle permanent de sa gestion. Son président est élu parmi les représentants des collectivités territoriales ou personnalités qualifiées. Dès son entrée dans cette fonction, à ce titre, le 16 septembre 2020, Mathieu Klein a souhaité « débloquer » le projet de reconstruction du CHRU, afin de « construire les bases d’un CHR lorrain capable de se hisser dans le top 3 des établissements français ». Il justifie le regroupement des activités hospitalières sur un site unique dans le but d’« entraîner des économies de fonctionnement administratif pour pouvoir les redéployer sur des postes de soignants, puisqu’il faut créer des postes de soignants ». Bien entendu, en promettant un maintien des capacités d’accueil et des effectifs, grâce au développement de l’ambulatoire et de l’hospitalisation à domicile.
En novembre de la même année, le maire de Nancy demande à Olivier Véran, ministre de la Santé, un engagement de l’État de dégager 675 M€ pour le projet de reconstruction, de confirmer sans ambiguïté la non-suppression de postes et de lits, et de reprendre la dette.
De 598 M€ à 785 M€
Le ministère de la Santé accepte de faire un geste. L’enveloppe de départ (évaluation 2021) du Nouvel Hôpital de Nancy, estimée à 598 M€, toutes dépenses confondues (travaux, honoraires, assurances, etc.), sera financée à 70 % par l’État (418 M€), dans le cadre du Ségur de la santé. De surcroît, l’État prendra en charge 30 % de la dette du CHRU, soit 127 M€. L’établissement précise qu’il recourra à l’emprunt pour compléter le budget nécessaire, alors qu’il est déjà très endetté. À l’époque, la dette de l’établissement s’élevait à 419 M€, ce qui représentait une charge annuelle de 41 M€.
Or, l’option consistant à améliorer et adapter l’existant, évaluée à 220 M€, a été rejetée d’emblée, car jugée trop chère, bizarrement, en raison des nécessités de mise aux normes, notamment sous les aspects de l’environnement et de la sécurité. Pourtant, dans ce cadre, les subsides du ministère de la Santé auraient été suffisants pour financer l’investissement et désendetter de moitié l’établissement. Cette option aurait aussi permis d’éviter une gabegie financière et 180 000 m2 de friches hospitalières en centre-ville.
En 2023, le concours d’architecture est lancé sur la base d’un programme estimé à 620 M€. Quatre groupements sont sélectionnés mi-septembre. Le budget estimatif est alors porté à 1,03 Md€ (+ 66 %). En octobre, le programme est finalisé à 785 M€ (+ 27 %) et transmis aux candidats sélectionnés.
Lors de sa conférence de presse de rentrée, en janvier 2024, Arnaud Vanneste explique dans quelles conditions il a fallu revoir le programme à la baisse pour rester dans une enveloppe de 780 M€. « 2023 a été une année de remise à zéro à des compteurs. On a dû prendre en compte l’évolution des prix de la construction qui fait suite à la Covid, à la guerre en Ukraine… Ce contexte a fortement impacté les coûts. Le nouveau projet est le fruit de beaucoup d’optimisations. » La liste des renoncements laisse pantois : deux bâtiments perdent un étage « sans revenir sur le nombre de lits et de blocs », la boucle électrique de secours est abandonnée, tout comme le nouveau bâtiment administratif – on utilisera l’actuel hôpital d’enfants –, la blanchisserie, le magasin, le logipôle, qui devait regrouper les services logistiques – la principale innovation du projet qui pouvait se justifier –, la démolition de la barre de Brabois, estimée entre 20 et 40 millions d’euros, étant reportée. Ainsi est-on passé de 598 M€ à 785 M€ pour un programme réduit et toujours non financé. Mais, comme l’assure Arnaud Vanneste, « cela nous permet de continuer et d’être maîtres de notre avenir. On a fait ce travail-là pour s’assurer de pouvoir aller jusqu’au bout du chantier. »
Au chapitre des optimisations, le directeur général du CHRU imagine de spécialiser ce qui restera de l’hôpital central dans le domaine de la médecine ambulatoire, ce qui marquerait l’arrêt de la « permanence des soins », donc, des urgences. Il ne prend pas en compte le fait que regrouper les urgences à Brabois constituerait une « perte de chance » pour les patients les plus éloignés du site, en particulier quand les ambulances sont prises dans les bouchons aux heures de pointe. Ce problème vital n’est pas comptabilisé.
Un accroissement moyen des flux quotidiens de véhicules de 52 %
L’étude « entrées / sorties » comparant la situation actuelle de Brabois et la situation en cas de regroupement montre un accroissement moyen des flux quotidiens de véhicules de 52 %. L’étude de flux (AxUrban), pose, dans son scénario 2 « évolution réduite sans nouvel accès » (p. 21) que « l’accroissement des flux générés par le projet hospitalier pourrait être réduite par une réduction des effectifs présents simultanément : le développement du télétravail (personnels administratifs) ; les perspectives de départs d’agents hospitaliers d’ici 2030 (2 230 départs prévisionnels) ».
Dans les milieux politiques et médiatiques de Nancy, il ne s’est trouvé personne – pas même le président du conseil de surveillance du CHRU – pour dénoncer publiquement la dérive budgétaire de l’opération, le risque pesant sur l’emploi, l’abandon de bâtiments pouvant être rénovés et les pertes de chance pour les patients.
Dans son rapport édité le 11 juillet 2024, la Cour régionale des comptes émet plus que des réserves sur la capacité du CHRU de financer les travaux de reconstruction, même après avoir renoncé à une partie de son projet initial. Les magistrats notent que « le coût de démolition de certains bâtiments n’est plus inclus dans le montant du projet, alors que ces opérations devront nécessairement être réalisées ». Ils n’accréditent pas l’évaluation des économies censées découler du regroupement des activités à Brabois. « Selon l’établissement, l’éclatement des sites génère des surcoûts d’un montant de 43,71 M€ et nécessite d’employer 547 équivalents temps plein (ETP) supplémentaires (inclus dans le calcul des surcoûts), sur un total de 8 462 ETP (en 2021). Le regroupement des activités devrait également permettre de mutualiser les personnels, notamment ceux dont le métier est en tension (anesthésistes-réanimateurs, infirmiers de blocs opératoires, infirmiers anesthésistes). […] Bien que les conséquences du regroupement sur un seul site ne soient pas connues à ce stade, il y aura nécessairement une perte non négligeable de recettes pour l’établissement qui perçoit des recettes grâce à sa répartition multisite, en optimisant la tarification générée par le découpage géographique de ses activités. […] Ainsi, le gain net pour l’établissement ne sera pas de 43,71 M€, mais de l’ordre de 35 M€ » (pages 40-41 du rapport). En creux, on comprend que le CHRU est invité à se passer de 547 ETP.
En 2025, le CHRU pouvait disposer de 471 M€ de l’État, dont 382,80 M€ d’aide en capital et 35 M€ d’emprunt aidé, loin du compte, les 140 M€ de dotation promis par Véran pour assainir les finances de l’établissement ne compensant que très partiellement sa dette.
Ces éléments financiers n’ont pas empêché le CHRU de signer deux marchés de maîtrise d’œuvre pour un montant de 754 M€ HT (hors équipements), concrétisant son projet de nouvel hôpital. L’agence d’architecture Michel Beauvais Associés s’est vue confier la construction de trois nouveaux bâtiments à Brabois.
« Il faut qu’on travaille sur beaucoup de petits leviers »
En janvier 2026, le directeur général du CHRU, Arnaud Vanneste explique que les conclusions de la Chambre régionale des comptes sont déjouées par l’augmentation de l’activité en 2025, près de 10 % d’entrées supplémentaires en hospitalisation complète et près de 30 % en ambulatoire, moins de dix lits fermés, une campagne de recrutement en cours, etc. Cela étant, le déficit de 2025 est tout de même estimé à 20 M€, qui s’ajoutent à la dette de l’établissement. Pour compenser cette perte, le directeur général explique qu’« il faut qu’on travaille sur beaucoup de petits leviers », sans présenter de plan précis. Peut-être voulait-il parler des petites mains…
Le planning prévisionnel est respecté. 2026 sera consacrée à la définition de l’avant-projet détaillé et à l’étude des flux, de l’organisation et de l’allocation les équipements dans les 135 000 m2 prévus par le projet, dont le coût estimatif est maintenant de 800 M€. Ce montant ne comprend pas les coûts de construction d’une nouvelle bretelle autoroutière, depuis l’A33, pour permettre un accès direct à l’hôpital, en évitant les habituels bouchons aux heures de pointe – plusieurs dizaines de millions d’euros, selon Bertrand Mazur, directeur général adjoint du pôle mobilités et développement urbain durables à la Métropole du Grand Nancy –, ni la valorisation des 180 000 m2 de friches hospitalières, en centre-ville de Nancy, jamais évaluée.
Arnaud Vanneste précise que le CHRU « s’est adjoint la compétence d’un conseil immobilier pour valoriser les bâtiments et définir une stratégie. Les premiers rendus sont attendus pour la fin du printemps, afin de discuter avec la Métropole car cela doit s’intégrer dans la programmation urbaine ». L’hôpital n’ayant pas vocation à exercer dans le secteur de la promotion immobilière, il est permis de penser que la collectivité récupérera un jour ou l’autre l’ensemble des bâtiments désaffectés.
En 2014, le CHRU comptait 1 914 lits d’hospitalisation, 169 places de médecine ambulatoire et 25 postes de dialyse, avec un effectif de 10 576 personnes, soit 9 985 ETP (équivalents temps plein) ; en 2020, 1 497 lits, 179 places et 25 postes de dialyse, 9 499 personnes, 8 794 ETP ; en 2024, 1 495 lits, 192 places et 25 postes de dialyse, 10 672 personnes, 8 659 ETP, soit une perte de 1 326 ETP en dix ans. La baisse des ETP s’est ralentie, mais elle continue.
Entre 2020 et 2026, Mathieu Klein aura approuvé sans broncher le projet d’établissement du CHRU, que ce soit en matière de gestion, d’investissement ou d’emploi. Le futur président du Grand Nancy devra assumer politiquement et financièrement les choix de l’actuel président du conseil de surveillance du CHRU.
